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    Au nom de la résistance…

    « La justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique. » La tentation de ressortir la phrase de Clemenceau est irrésistible. Aussi irrésistible, extraordinaire, irréductible, est la sensation de dégoût profond, cette nausée immonde qui remonte à la gorge à la suite du jugement rendu hier par le tribunal militaire dans l’affaire de l’assassinat du capitaine Samer Hanna.
    Certes, l’on peut rationaliser à outrance, et proposer une panoplie d’arguments pour justifier l’injustifiable. Dans le tas, chacun pourra aller se dissimuler derrière l’argument qui le conforte le plus. Notamment cette thèse absurde qui soutient que le pilote de l’armée « n’avait rien à faire » au-dessus de Soujod, et, qu’en fin de compte, il a « forcé son destin ». Une sorte de logique dans le style curiosity killed the cat, outrancièrement obscène et scandaleuse, d’autant qu’elle émanait d’un ancien commandant en chef de l’armée, à peine quelques jours après le drame. Mais qu’importe. Ce ne sont pas les mots, quel que soit leur degré d’indécence, ce ne sont pas les flétrissures qui ont tué Samer Hanna. Ce sont des balles. Et « résistantes » de surcroît.
    Que le tribunal militaire n’ait pas jugé bon d’inculper l’assassin mais de lui rendre la liberté sous caution, probablement sous le prétexte, évidemment inavouable et inavoué, qu’il se trouve investi de la mission sacrée de poursuivre la résistance, n’est pas particulièrement étonnant. Qui plus est venant d’une instance décriée par toutes les associations des droits de l’homme, aussi bien internationales que locales, et qui n’a eu de cesse, sous les années de l’occupation syrienne, de rendre des jugements pour le moins contestés par ces dernières contre les jeunes étudiants opposants à la tutelle.
    Plus saisissant est, en revanche, le timing fou du verdict, au lendemain des élections, et à l’heure où la majorité se croit dans le devoir de tendre la main pour rasséréner le Hezbollah et apaiser le climat de tension qui sévit dans le pays. Et carrément sidérant est le silence assourdissant du commandement de l’armée, qui n’a pas trouvé bon de réagir hier pour défendre l’honneur de la troupe – alors même que la tradition militaire veut que l’honneur d’un gradé soit l’équivalent de l’honneur de la troupe entière… Honneur bafoué à Soujod, puis avant à Chiyah en janvier 2008, et puis à nouveau lors de l’attaque contre la capitale en mai 2008… De même, particulièrement désagréable pour la mémoire de la victime, abattue en plein devoir, est le silence du président de la République, lui-même ancien commandant en chef de l’armée. Le président n’est-il pas le garant, le protecteur des valeurs de la République ? Ne se doit-il pas de dénoncer une injustice lorsque celle-ci se déroule à la lumière du jour ? Qu’en est-il enfin du Conseil des ministres ? Se taira-t-il, se laissera-t-il bercer par les sirènes de la réconciliation, en oubliant qu’il est de son devoir de veiller sur la sécurité des citoyens et qu’il est en charge du pouvoir militaire ? Le Premier ministre ? Le ministre de la Défense ? N’y a-t-il plus aucun juste à la tête de l’État pour défendre les victimes ? Les parents sont-ils censés pleurer, inconsolables et inconsolés, leurs enfants tout simplement parce qu’une certaine raison d’État vaseuse et incertaine a décidé qu’il était malvenu de demander des comptes à un « mythe », même lorsqu’il commet des « erreurs », pour ne pas en dire plus ? Faut-il leur rappeler que même dans la mythologie, les demi-dieux et les dieux mêmes étaient punis pour leurs « erreurs » ? Le plus inquiétant reste en effet que tout cela soit en train de se produire – et que cela soit quasiment admis ! – au nom de la « résistance », de sa préservation, de son immunité, de son intouchabilité, de sa sacralité…
    Mais le citoyen a le droit, lui, de se poser la question : si la « résistance » le protège d’Israël… qui le protègera, lui, de cette « résistance » ?

    ***

    Dans son discours nocturne tonitruant placé ironiquement sous le signe de « l’accalmie », Hassan Nasrallah nous a informés hier qu’il est désormais interdit de parler du wilayet el-faqih et des élections en Iran, «incompréhensibles » pour le commun des mortels que nous sommes au Liban. Après les armes de la « résistance », la liste « d’interdits » s’allonge donc. Il ne lui reste plus qu’à nous faire un inventaire de ce qu’il nous autorise encore à dire. Quelle que soit la fermeté du ton de Hassan Nasrallah, son discours est celui d’un homme qui a perdu les élections (et qui assiste, tout à fait impuissant, à un tremblement du régime iranien sous les coups de la jeunesse iranienne elle-même) ; et qui cherche à se justifier devant son public de ne pas avoir su le mener, en territoire libanais, vers une nouvelle « victoire divine », cette fois à l’intérieur. Ainsi, à le croire, les électeurs libanais démocrates n’ont pas battu l’opposition ; ce sont les effets d’une hydre tentaculaire, d’une conspiration universelle fomentée par toutes les puissances de l’impérialisme international – mais surtout le « dangereux » communiqué, à la veille du scrutin, du valeureux patriarche maronite – qui ont eu raison de la résistance héroïque… Chacun se console comme il peut et se crée, à cette fin, son propre petit monde plein de concepts hétéroclites et bâtards comme la « majorité populaire »… Cela n’impressionne plus. Le discours d’hier est celui d’un perdant. D’un homme qui, une fois de plus, tient à se positionner en « verrouilleur » de la communauté chiite pour garantir l’immunité de ses armes et le caractère intouchable de son parti, et en poste avancé de la défense de l’ayatollah Khamenei, le wali el-faqih iranien, bousculé depuis quelques jours par la fougue révolutionnaire des jeunes Iraniens en quête d’ouverture et de modernité.
    Il reste toutefois à se demander, à la lumière d’un tel discours – et le message est adressé aux pôles du 14 Mars -, si le retour de Nabih Berry à la Chambre et les concessions (lire plutôt les privilèges) que les ténors de la nouvelle majorité risquent dans les prochains jours de donner à nouveau à l’opposition, dans un nouvel acte de défiance vis-à-vis de l’opinion publique du 14 Mars qui les a réélus sous conditions, sont le meilleur moyen de composer avec une équipe qui montre tous les jours qu’elle a énormément de mal à accepter sa condition de minorité. Ce serait là une claque supplémentaire, monumentale, assénée par le 14 Mars à son public. Pour ces raisons, il convient de rappeler aux « décideurs » du 14 Mars que le peuple libanais leur a accordé la majorité en souhaitant vivement – en exigeant même – qu’ils ne répètent pas les mêmes erreurs, que l’histoire n’offre pas deux fois les mêmes occasions, et qu’un sursis reste, avant toute chose, rien moins qu’un sursis.

    Michel HAJJI-GEORGIOU
    L’Orient-Le Jour
    18.06.2009

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