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    La liberté d’expression au Liban et au P-O face à la répression, la censure et le meurtre

    « “Répression” a été le mot de l’année écoulée… Jamais le travail de journaliste n’a autant gêné les ennemis des libertés. Jamais les actes de censure et les atteintes à l’intégrité physique des journalistes ne semblent avoir été si nombreux. » C’est par ces termes que Reporters sans frontières a résumé l’état de la liberté de la presse en 2011 dans son dernier rapport. Ce constat amer a été particulièrement vrai dans les quatre pays couverts par le travail du Centre SKeyes pour la liberté de la presse et de la culture, au sein de la Fondation Samir Kassir : le Liban, la Syrie, la Jordanie et la Palestine.

    L’état de la liberté de la presse et de la culture au Proche-Orient en 2011 a été caractérisé par les tendances suivantes :

    Au Liban, deux phénomènes ont soulevé l’inquiétude des défenseurs des libertés. Tout d’abord, l’agression physique des journalistes par des acteurs non-étatiques, membres de partis politiques, manifestants, ou bien cette nouvelle catégorie d’activistes couramment appelée « les habitants » (al-Ahali) qui a sévi dans certaines zones délicates. Les deux bords du spectre politique libanais n’ont pas été innocents de cette forme d’exaction. De nombreux journalistes ont été attaqués par des partisans de l’ancien Premier ministre Saad Hariri le 25 janvier 2011, lors de ce qui a été appelé « la journée de la colère sunnite », suite à la nomination de Nagib Mikati à la tête du gouvernement. De même, les partisans du Hezbollah dans le village de Lassa, ainsi que dans la banlieue sud de Beyrouth et dans des villages du Liban-Sud, s’en sont pris à plusieurs reporters et photographes qui couvraient l’actualité en rapport avec les dossiers des constructions illégales et des différends liés à la propriété foncière. Au total, 51 agressions ont été enregistrées en 2011.
    Le second phénomène est celui de la censure qui a particulièrement marqué le cinéma au Liban en 2011, avec plus de dix films interdits ou dont des séquences ont été coupées. Pour ce faire, la censure a principalement évoqué des justifications d’ordre politique, comme le maintien de la stabilité, les relations du Liban avec la Syrie et l’Iran, et l’affaire de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri.
    Toujours au Liban, il convient de s’arrêter sur les prémices d’une volonté gouvernementale de « réguler » le secteur des médias électroniques. Le Liban a toujours été le seul pays du Moyen-Orient où Internet ne subit aucun filtrage. Il est donc naturel de s’inquiéter de toute velléité de contrôle de ce média, qu’elle soit due à des desseins politiques ou à un manque de connaissances techniques.

    En Jordanie, le début de l’année a été marqué par des agressions répétées contre les journalistes, qui ont été spécifiquement ciblés par des services de sécurité et des partisans du gouvernement à Amman et dans d’autres villes du pays durant les manifestations qui réclamaient des réformes politiques. Et c’est l’ingérence du pouvoir politique dans les affaires médiatiques qui a affecté la liberté de la presse durant la seconde moitié de l’année, notamment à travers la pression gouvernementale pour nommer les conseils d’administration des journaux, limoger certains rédacteurs en chef et influencer la décision de publier ou d’occulter certaines informations dans les quotidiens et sur les sites Internet.

    La situation en Palestine était grandement affectée par le conflit entre les mouvements Fateh et Hamas. Aussi bien à Gaza qu’en Cisjordanie, les autorités en place se sont servies des journalistes proches du bord opposé pour adresser des messages à leurs adversaires politiques, en multipliant les arrestations, les convocations et les poursuites judiciaires politisées. De plus, la police du Hamas n’a pas hésité à agresser les journalistes, blogueurs et militants des droits de l’homme avec une rare violence, quand un groupe de jeunes palestiniens a lancé, en mars 2011, un mouvement réclamant la fin des divisions interpalestiniennes. En Cisjordanie, les journalistes sont restés la cible des grenades lacrymogènes et des balles en caoutchouc israéliennes, lors des manifestations hebdomadaires contre la clôture de séparation et la colonisation à Bilin et à Nabi Saleh ; un sort partagé par leurs homologues arabes dans les territoires de 1948.
    Par ailleurs, les citoyens arabes dans les territoires de 1948 ont fait face à une recrudescence dangereuse du nombre de lois et de mesures israéliennes racistes, limitant leurs droits linguistiques et culturels fondamentaux, et restreignant la marge d’action des organisations arabes de défense des droits de l’homme. Certains députés israéliens veulent imposer aux citoyens arabes de prêter un « serment d’allégeance » à l’État juif d’Israël, comme condition d’obtention d’une carte d’identité, d’un passeport ou même d’un permis de conduire.

    Mais la véritable plaie béante de la région a été la Syrie, avec des centaines d’arrestations, des dizaines de cas d’agression physique, ainsi que onze journalistes, écrivains, militants des droits de l’homme et universitaires tués en 2011. Plus de dix journalistes ont perdu la vie rien que durant les trois premiers mois de 2012, dont Gilles Jacquier, Mary Colvin et Rémi Ochlik. Ces exactions ont été caractérisées par un degré de barbarie rarement atteint, pour servir de leçon à toutes les personnes engagées dans la lutte pour la démocratie et la liberté. Les yeux du photographe Ferzat Jerban ont été arrachés, le chanteur Ibrahim Kashoush a été égorgé, et les mains du caricaturiste Ali Ferzat ont été brisées.
    La Syrie a sans doute été en 2011 l’un des lieux les plus dangereux au monde pour les journalistes. À cause de l’interdiction d’accès imposée par le gouvernement syrien lors des premiers mois du soulèvement, de nombreux reporters internationaux ont dû s’infiltrer en Syrie, s’exposant ainsi à de graves dangers. Ce sont donc les journalistes citoyens et les blogueurs qui ont été les principaux vecteurs de l’information, reflétant notamment la réalité sur le terrain et la violence des massacres et des bombardements, malgré la difficulté de confirmer la véracité et la précision des vidéos postées sur les blogs et les sites de partage.

    L’année 2011 a sans doute été l’un des pires millésimes pour la liberté de la presse et de la culture dans la région. Si, depuis le début de l’année 2012, une certaine amélioration semble s’opérer en Palestine, les ingérences officielles dans les médias en Jordanie doivent rester sous haute surveillance afin de ne pas laisser l’autocensure s’installer de manière irréversible dans l’esprit des journalistes. Au Liban, il est temps de prendre les mesures les plus courageuses et les plus efficaces pour faire face à la censure et aux tentatives des acteurs non étatiques d’imposer leurs critères culturels sur l’ensemble des Libanais. Il faudra également faire face à toute atteinte aux libertés électroniques. 
    Cependant, les yeux, les cœurs et les esprits resteront tournés vers la Syrie, où la sécurité des journalistes et des reporters syriens et étrangers connaît une détérioration alarmante. Sans tarder, il est primordial que les organisations juridiques internationales prennent toutes les mesures pour traduire en justice les responsables des tueries et s’attribuer une compétence universelle pour juger les crimes contre les journalistes, à l’instar des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.
    Partant du principe cher à Samir Kassir que « la frustration n’est pas un destin », osons espérer que les douleurs de ces derniers mois ne fassent qu’annoncer la naissance d’une ère de liberté et de dignité pour chaque citoyen arabe. L’engagement de tous les acteurs locaux et internationaux est plus que jamais nécessaire pour la réalisation de ce souhait. 

    Ayman MHANNA
    L’Orient-Le Jour
    27.03.2012

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