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    Le Hezbollah : excès de puissance militaire et impasse stratégique

    Les chiites du Liban sont-ils condamnés à demeurer les adversaires de la moitié des Libanais, des « renégats » par la plupart des Arabes et des « parias » dans la majorité des pays du monde ? Telle est la question fondamentale à laquelle le Hezbollah devrait répondre.

    La stratégie du Hezbollah a été conçue pour affronter Israël au moyen d’une résistance armée qui a abouti au retrait de l’ennemi israélien du Liban en 2000. Cette même résistance a permis au parti de Dieu de faire face à l’agression durant la guerre de juillet, ce qui lui a valu une prédominance militaire à l’échelle interne et une certaine autorité politique pour avoir combattu un ennemi commun à la majorité des Libanais et des Arabes. Face à l’hostilité régionale, le Hezbollah a défié les pays arabes modérés, les accusant de faire fi de la cause palestinienne ; cette situation était idéale pour consolider son rôle tant au Liban qu’à l’étranger.

    Le bilan de la guerre de juillet et le conflit politique interne au Liban ont poussé le Hezbollah à mettre un terme aux opérations menées contre Israël et à diriger ses armes vers la scène locale. D’où le double échec du parti qui, d’une part, a failli à sa mission première et, de l’autre, a déçu ceux qui le considéraient comme étant au-dessus de toute division civile ou politique, qu’ils soient libanais ou arabes. Cependant, cela n’a nullement ébranlé le soutien de ses partisans majoritairement chiites qui voient en lui un parti capable de protéger les intérêts de leur communauté face aux exigences des autres communautés dans le pays et de les protéger contre Israël, ainsi que le soutien de certains groupes de gauche ou nationalistes qui ont fait de la lutte contre l’Occident et Israël une de leurs priorités, si ce n’est la seule.

    Les institutions économiques chiites dans les secteurs industriel, agricole et commercial ont essuyé des pertes considérables après la guerre de juillet, avec pour seule indemnisation la réhabilitation des maisons. Les sommes exorbitantes qui ont été versées ont fini dans les poches des caciques du parti aux dépens des personnes qui ont subi de vrais dommages. Quelques mois après la fin de la guerre, un changement radical dans le mode de vie des dirigeants du parti devenait visible : luxe, richesse inexpliquée et consommation excessive ont tôt fait de nourrir des rumeurs au sein même du parti et de la communauté chiite, remettant en question l’intégrité des cadres du Hezbollah.

    Cette nouvelle situation pousse donc à établir deux notions distinctes : d’une part, le soutien de la communauté chiite au Hezbollah dans sa lutte contre Israël et ses prises de position internes et, de l’autre, le doute quant à certains sujets d’ordres local et de développement, matérialisés par les maigres résultats du parti dans les dernières élections municipales. Celles-ci ont révélé une opposition, embryonnaire certes, mais généralisée au Hezbollah et au mouvement Amal, ayant pour seul objet la contestation du statu quo et des politiques de développement. Cette opposition a progressivement gagné en ampleur lorsque des groupes chiites se sont rendu compte du prix à payer en raison des choix stratégiques du Hezbollah, notamment lors de la révélation de plusieurs scandales financiers, à l’instar de la faillite de Salah Ezzeddine, de l’effondrement de la compagnie Taj el-Dine en Angola, de la fermeture de la Banque libano-canadienne, du gel du commerce des voitures américaines, et des restrictions imposées aux chiites expatriés en Afrique, en Amérique du Nord et dans certains pays du Golfe. Une fois que lui est parvenue la nouvelle, le secrétaire général du parti s’est empressé de justifier les faits, promettant d’y remédier au plus tôt.

    Plus grave encore, l’existence de réseaux d’espionnage israéliens dirigés par trois hauts responsables du Hezbollah a été révélée. Sayyed Hassan Nasrallah a même avoué l’affiliation à la CIA de trois membres du parti, ternissant ainsi aux yeux de plusieurs groupes chiites l’image du parti. Bien plus qu’une simple fuite d’informations affectant le parti et pouvant découler d’un quelconque conflit sécuritaire, l’affaire a revêtu une dimension plus grave : nombre de dépôts du parti ont été pillés par des membres influents et les armes vendues à des partisans de l’opposition syrienne.

    Des phénomènes inquiétants ont vu le jour dans la banlieue sud, capitale et base principale du parti : constructions illégales, embouteillages, conflits familiaux armés et trafic de drogue ; sans compter la mise en place d’un réseau de services dont les zones et les revenus ont été répartis entre les cadres du mouvement Amal et ceux du Hezbollah. Les réseaux consistaient en un partage des générateurs électriques, du réseau câblé, de l’eau et des services Internet. Des redevances financières ont même été imposées aux cafés et boutiques. Le parti s’est contenté de lancer une vaste campagne portant le nom de « L’ordre public fait partie de la foi », qui n’a ni duré ni porté ses fruits.

    Les conditions de vie des citoyens dans la région de Baalbeck-Hermel se sont détériorées en raison de la rareté des opportunités de travail, de l’impossibilité d’écouler la production agricole à des prix rentables et des pertes considérables ayant résulté de l’élevage des volailles, qui ont par ailleurs abouti à la fermeture de 70 % des fermes. De même l’importation de lait syrien en contrebande en l’absence de tout contrôle étatique a mis en grande difficulté un secteur, celui de l’élevage laitier, qui auparavant fournissait des ressources essentielles aux familles rurales (voir L’Orient-Le Jour du samedi 9 mars 2012). 

    La situation sécuritaire s’est également détériorée avec le règne de l’anarchie, du vol de voitures, le braquage de boutiques en pleine journée et le cambriolage des maisons. Même aux pires moments de la guerre civile, les infractions n’avaient jamais pris une telle ampleur. Cela a poussé les commerçants de la ville de Baalbeck à déclarer la grève, en quête de sécurité et de protection de l’État. Certaines personnes influentes ont repris la culture et le trafic de drogue dans une société conservatrice qui est restée longtemps à l’abri de la consommation, malgré une production permanente dans la région

    Abstraction faite des familles dont les revenus sont assurés par l’un des membres occupant une fonction publique ou par des proches travaillant à l’étranger, le reste des habitants de la région est laissé à la merci de la pauvreté, du chômage et des mauvaises récoltes. Par contre, une partie des cadres politiques et religieux du Hezbollah bénéficient de revenus importants, d’une assurance médicale, de frais couvrant la scolarité de leurs enfants et mènent par ailleurs une vie aisée à tous les niveaux. 

    Les partisans chiites du Hezbollah considéraient que le renversement du gouvernement de Hariri serait une victoire de plus, permettant au parti d’enterrer le Tribunal spécial pour le Liban et d’atteindre certains objectifs ayant trait à leurs conditions de vie qui, selon le Hezbollah, étaient sciemment négligées par les gouvernements successifs. Cependant, la réalité fut tout autre : les raisons utilisées pour inciter les foules à manifester contre le gouvernement n’étaient que des prétextes politiques. L’élite a fini par se rendre compte que la puissance du Hezbollah se heurtait à des limites inéluctables, qu’il s’agisse de la résistance contre Israël ou de la situation économique arabe et internationale. En effet, le tribunal international a été financé avec la résignation, voire le consentement du Hezbollah et les conditions de vie demeurent aussi mauvaises qu’auparavant, voire pire.

    Les événements du printemps arabe soutenus par les pays occidentaux, la montée en vigueur de l’islam politique sunnite et ses références à la démocratie et à l’état civil ont montré que les velléités chiites de voir les Arabes unir leur voix à celle de l’Iran et du Hezbollah dans leur lutte contre Israël n’étaient qu’illusoires.

    Huit ans durant, le Hezbollah a dépeint la Syrie comme étant l’artère du parti et son poumon, pour justifier son allégeance au régime syrien, et ce au grand dam d’un grand nombre de Libanais. Cependant, la crise syrienne et l’éventuelle chute du régime ont poussé de nombreux chiites à perdre confiance et à appréhender l’avenir. Au lieu que l’unification de l’oumma et la résistance ne soient au centre de leurs discussions, les chiites se soucient désormais du sort des minorités après le printemps arabe.

    Il est indéniable que le Hezbollah possède de vaillants combattants et un arsenal d’armes dont l’efficacité restera garantie bien après la chute du régime syrien. Cependant, tout éventuel conflit armé est d’emblée voué à l’échec. Sur le plan interne, l’accès au pouvoir et la prise de décision se sont avérés être un véritable fardeau, tant pour le Hezbollah que pour ses partisans. Sur le plan régional, le parti souffre, depuis le début du printemps arabe et de la crise syrienne, d’un isolement arabe populaire et officiel. Par conséquent, son implication dans toute confrontation militaire menée par les pays occidentaux et Israël contre la République islamique constitue un réel danger quant au sort du Liban en général et de la communauté chiite en particulier. C’est cette promesse que sayyed Nasrallah a faite dans son dernier discours, comme gage de loyauté à l’Iran. « Comment rembourser une dette ou un soutien qui nous a permis de libérer notre terre et qui a fait de l’Iran une puissance régionale ? »  n’est donc pas la question qui se pose sur la scène chiite. La véritable question à laquelle le Hezbollah devrait répondre est celle posée au tout début de cet article. Malgré le refus de certains de voir cette réalité, il existe une alternative honorable qui protégerait réellement la communauté chiite.

     Harès SLEIMAN
    L’Orient-Le Jour
    09/13.03.2012

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