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    La mort d’un juste

    Il fait encore nuit à Paris. La sonnerie insistante de mon portable si tôt le matin me semble lugubre. Au téléphone, la voix étranglée de Melhem : Nassib Lahoud n’est plus.
    Dehors, l’aube grisâtre d’une journée hivernale. Et le froid, un froid mordant, cynique comme on dit chez nous, qui peu à peu m’envahit le cœur. Et des étrangers qui rient, parlent de leur chien et de la pièce de théâtre qu’ils ont vue hier soir. 

    J’ai besoin de parler à quelqu’un, d’être au Liban, de vivre un deuil déchirant comme seuls les gens de nos montagnes savent en faire. C’est que si loin que nos pas nous portent et quelle que soit la grandeur de ceux que nous aurions connus, c’est sous les cyprès d’un humble cimetière de village que l’on finira tous nos jours. 

    Je pense à Baabdate. Et les images se bousculent : Nassib debout, à sa place familière, accueillant avec chaleur et un mot personnel pour chacun ses visiteurs. Le sourire à la fois gai et triste. La voix profonde, si particulière. Le Nassib des interventions télévisées, habile sans artifice, rationnel sans sécheresse, limpide sans simplisme. Le Nassib de la place des Martyrs, un certain 14 mars, sur fond de drapeau du cèdre. Jamais le foulard rouge n’a été si bien porté. Et le Nassib présidentiel, annonçant sa candidature, par une magnifique journée ensoleillée, à une salle enthousiaste. Un Nassib sûr de lui, déterminé, balayant les doutes et les déchirures de notre passé, un homme enfin à la dimension d’une nation, qui pouvait la prendre par la main et la guider sur les chemins difficiles de l’âge adulte.
    C’était trop beau. Alors vint le temps des désillusions : le lâchage des compagnons de route, les trahisons, les petitesses, la mort des amis et cette image poignante d’un Nassib si amaigri que nous avons peine à le reconnaître, faisant ses adieux au président de la République avant d’aller se faire traiter en France. Courtois jusqu’au bout.

    Après des mois d’angoisse et d’incertitudes, voilà que l’espoir renaît : Nassib est de retour à Baabdate, dans la maison familiale. Pour tous ceux, grands et humbles, qui se pressent pour le voir, c’est un beau jour. Encore une fois, la magie a joué : il aura réussi à nous faire croire à l’impossible.

    Pour un temps seulement. Trop bref. Seigneur, pourquoi si bref ? 
    En cette aube grise du 2/2/2012, un juste s’en est allé. Vers l’horizon blanc, très blanc où le drapeau du cèdre flotte désormais librement. Il a déposé les armes de son dernier combat.
    Sans avoir jamais baissé les bras, ni cessé de nous sourire.
    On n’a pas assez de larmes pour le pleurer. 

    Nada NASSAR-CHAOUL
    L’Orient-Le Jour
    22.02.2012

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