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    L’anti-démagogue

    Il y a quelques années, au tournant du millénaire, un critique avisé de la politique libanaise observait qu’au Liban, il y a deux Lahoud, Émile et Nassib. Le premier est à la tête de l’État, le second dans l’opposition ; c’est là l’une des expressions du mal dont souffre le pays !
    Bien des Libanais en conviendront : l’ancien député du Metn avait la trempe d’un homme d’État, qualité si rare au sein de la classe politique locale. Pourtant, Nassib Lahoud est mort sans avoir jamais eu réellement l’occasion d’exercer ce talent-là, ayant passé la plus grande partie de sa carrière politique dans les rangs de l’opposition. Et lorsqu’il se retrouve, après 2005, dans la majorité, occupant même les fonctions de ministre d’État dans le second gouvernement Siniora, en 2008-2009, la marge de manœuvre dont il dispose se révèle très étroite.

    Certes, face aux rapports de force réels dans le pays, qui s’imposent au détriment du processus institutionnel et démocratique normal, le camp du 14 Mars tout entier est impuissant, et la victoire électorale de juin 2009 n’y changera rien.
    Cet état de fait, Nassib Lahoud en paiera le prix deux fois et même trois : d’abord face aux maîtres réels du pays et, surtout, à leurs épigones chrétiens qui n’hésitent pas, pour le besoin de leur cause, à le ranger dans la catégorie des politiciens affairistes, lui qui avait si scrupuleusement mis fin aux activités de son entreprise privée au Liban le jour même où il était entré en politique, au début des années quatre-vingt-dix.
    Il le paiera aussi au sein de son propre camp, lequel, pour de prétendues raisons d’efficacité électorale, le fera passer par la trappe, lui et les autres candidats de sa formation, le Mouvement du Renouveau démocratique (RD), au Metn, au Kesrouan et à Tripoli.
    La maladie fera le reste. Elle ne lui accordera qu’un court répit, un automne furtif, le temps de revenir au pays et de constater que « l’État se disloque », selon les termes d’un communiqué du RD publié en novembre dernier.

    L’histoire, si on lui permet de s’exprimer un jour – ce qui n’est certainement pas le cas sous le gouvernement actuel –, dira tout ce que le Liban aura perdu avec Nassib Lahoud ; non pas uniquement comme perte sèche avec sa mort, mais aussi en manque à gagner de son vivant.
    Véritable homme de dossiers, il fut le député modèle, s’entourant d’une équipe de travail jeune et performante, défendant des principes constants, s’efforçant de donner à son action politique et parlementaire le caractère moderne et rationnel qui fait si souvent défaut, hélas, à l’ensemble de la classe politique libanaise.
    Bien sûr, il n’avait rien du tribun déchaînant les foules. Son débit oratoire souffrait de la monotonie propre aux discours trop chargés sur le fond pour que l’on se préoccupe de leur forme. Il n’était pas comparable à ces quelques anciens orateurs qui emplissaient l’hémicycle de leurs voix de ténors du barreau.
    Pourtant, le bilan du passage de Nassib Lahoud à la Chambre, de 1991 à 2005, est loin d’être négligeable. Il était l’un des rares députés capables de s’opposer au coup par coup aux politiques économiques haririennes sans que son attitude ne fût jamais motivée par des arrière-pensées prosyriennes. Car dans le même temps, il fut en permanence le champion de la lutte contre les dérives de la tutelle et du régime policier et pour le respect de la Constitution, des libertés et de la vie démocratique.

    Quand Nassib Lahoud faisait de l’opposition, il recourait à des chiffres, des arguments et des contre-arguments. Coriace, il allait jusqu’au bout de son raisonnement, mais ne traitait pas ses adversaires de « bandits » rien que parce qu’ils n’étaient pas d’accord avec lui. Pour l’homme de la rue et l’amateur d’attaques « sous la ceinture », il pouvait être suprêmement ennuyeux.

    En un mot, il fut le contraire du populiste démagogue et le héraut d’une vision noble et élégante de l’action politique. En ces jours mêmes où les trompettes de la démagogie sonnent plus fort que jamais, cet aristocrate de la politique a préféré s’esquiver.

    Les principales étapes
    Né à Baabdate, dans le Metn, en 1944, Nassib Lahoud fait ses études scolaires au Collège N-D de Jamhour, puis part décrocher un diplôme de génie électrique en Angleterre.
    En 1972, il fonde sa propre entreprise, spécialisée dans les installations et équipements industriels. Celle-ci va prospérer, notamment dans les pays du Golfe.
    En 1990, il est nommé ambassadeur du Liban à Washington. L’année suivante, il fait partie du lot de nouveaux députés nommés, en vertu de Taëf, pour pallier les sièges vacants. En 1992, il est élu député du Metn lors des premières législatives d’après-guerre. Commence alors une longue carrière d’opposant, ponctuée par de nombreux temps forts, comme notamment son vote à trois reprises (en 1995, 1998 et 2004) contre les projets d’amendement de l’article 49 de la Constitution, relatif à l’élection du président de la République.
    Après l’an 2000, le retrait d’Israël et le célèbre appel des évêques maronites en faveur de la souveraineté, il s’oriente de façon décisive vers une opposition totale à l’influence syrienne au Liban. Il fonde le Mouvement du Renouveau démocratique et est l’un des principaux piliers de l’opposition chrétienne réunie sous le label de « Kornet Chehwane ».
    C’est à ce titre qu’il mène la bataille de la partielle du Metn, en 2002, pour faire élire son allié Gabriel Murr, aux côtés du CPL, des Kataëb et des autres composantes de l’opposition.
    L’année suivante, il s’élève contre les poursuites engagées par le parquet, à l’époque inféodé à la Syrie, à l’encontre du général Michel Aoun, à la suite de l’intervention de ce dernier devant le Congrès américain sur fond d’examen du « Syria Accountability Act ».
    En 2005, après l’assassinat de Rafic Hariri, il se retrouve au cœur de la révolution du Cèdre, mais il est battu aux législatives de la même année face au raz-de-marée aouniste.
    En 2007, il annonce sa candidature pour l’élection présidentielle et publie à cette occasion un texte intitulé « Une vision pour la République » consignant son credo politique.
    En juillet 2008, après l’avènement du président Michel Sleiman, il est nommé ministre d’État au sein du gouvernement d’« union nationale » que préside Fouad Siniora. Des manœuvres préélectorales l’empêcheront de présenter sa candidature aux législatives au Metn. Depuis, il lutte contre la maladie qui finira par l’emporter en ce 2 février 2012.
    Marié à Abla Festok, il laisse deux enfants, Salim et Joumana.

    Elie FAYAD
    L’Orient-Le Jour
    03.02.2012

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