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    Corrupteurs et autres démagogues

    Il est une tradition bien établie en saison électorale : elle consiste pour certaines catégories politiques à feindre d’ignorer tous les quatre ans qui nous sommes et où nous vivons, et à s’offusquer de ce qu’elles nomment « l’achat de voix », pratiqué à grande échelle, à les en croire, par l’adversaire.

    Comme il existe, dans la configuration politique dominante depuis quelques années, un camp réputé plus riche que l’autre (c’est à voir), ce sont toujours les mêmes qui tiennent le beau rôle de la vierge effarouchée et les mêmes que l’on désigne comme étant les affreux corrupteurs, achetant vilement les consciences des braves gens.

    Les festivités, cette fois-ci, ont commencé assez tôt et sont déjà sur la pente d’un inexorable crescendo qui ira jusqu’au 7 juin et – si la vierge effarouchée s’y retrouve gros jean comme devant – bien au-delà.
    Comme on pouvait s’y attendre, c’est le général Michel Aoun qui a livré, en la matière, le signal du fortissimo (en attendant le tutti final). Dimanche dernier, le chef du CPL s’est très solennellement adressé, dans un message télévisé, aux Libanais de la diaspora, pour les inviter à ne pas se laisser embobiner par la propagande du Courant du futur, accusé pêle-mêle de propager des mensonges, d’amasser des gains illicites dans l’exercice du pouvoir, de recevoir des pétrodollars, d’acheter des voix et d’être la cause du gonflement de l’émigration.
    Pour toutes ces raisons, le général a exhorté les Libanais de l’étranger à ne pas accepter les offres que leur fait le Courant du futur de leur payer billet de voyage et frais de séjour pour venir voter, les prévenant que s’ils obtempéraient, ils commettraient « un crime contre la patrie ».
    Hélas, pour les amateurs d’histoires avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre, au moment même où notre champion des mains propres lançait ce poignant SOS, ses propres services à l’étranger se chargeaient de contacter des émigrés libanais – des témoignages en provenance de Paris l’attestent – pour leur proposer de leur offrir un billet aller-retour à destination de leur circonscription électorale au Liban.
    (Que voulez-vous, mon général, le Liban est si petit, même avec ses émigrés, que tout finit par se savoir, forcément !)

    Naturellement, tout cela est de nature anecdotique. Car il n’y a aucun crime, ni chez les uns ni chez les autres, à souhaiter une mobilisation maximale des électeurs et à chercher à faciliter leur déplacement.

    En l’occurrence, le seul véritable « crime contre la patrie » réside dans la persistance de certains hommes politiques libanais à se livrer le plus complaisamment du monde à la démagogie populiste de bas étage, à flatter les instincts les plus primaires des gens et à apporter les réponses les plus simplistes aux problèmes nécessairement complexes de la vie publique. Un peu comme dans l’Europe du Moyen Âge, lorsque, pour apaiser le courroux de Dieu et celui des paysans affamés, on laissait massacrer des juifs (nantis ou pas) parce qu’il pleuvait trop ou parce qu’il ne pleuvait pas assez…
    La lutte contre la corruption mérite mieux que cela. C’est une affaire trop sérieuse pour qu’on la laisse entre les mains de justiciers de western !

    ***

    Le contrôle du financement de la vie politique – et subséquemment des campagnes électorales – a toujours été l’un des casse-tête les plus complexes qu’ont eu à résoudre les sociétés démocratiques, étant entendu que dans les sociétés non démocratiques, la question ne se pose même pas.
    Ce n’est que récemment que les grandes démocraties occidentales sont parvenues à mettre en place des systèmes à peine satisfaisants en la matière. La démocratie américaine n’est-elle pas souvent entachée par le rôle qu’y joue l’argent à travers les activités des lobbies ? Barack Obama a-t-il accédé à la présidence uniquement par la force de ses idées ? Il faut néanmoins reconnaître qu’il existe aux États-Unis une règle du jeu, qu’elle est communément acceptée et qu’au moins une exigence, celle de la transparence, y est plus ou moins respectée.
    Ce qu’il est nécessaire de constater, c’est que si des avancées sont actuellement possibles dans ce domaine en Occident, elles le sont bien moins au Liban ; non pas parce que la classe politique libanaise est par essence corrompue (c’est cela, la réponse simpliste), mais parce que les structures de la société libanaise dans son ensemble, son tissu et la mentalité dominante rendent de telles percées plus lentes et plus difficiles.

    La vie politique dans les démocraties occidentales pivote autour de partis politiques, pour ainsi dire anonymes, des associations d’individus assez librement unis par des idées, des programmes ou des intérêts communs. Rien de tel au Liban où la tribu, le clan, la communauté, le village, le quartier, la famille (au sens large du terme) tiennent un rôle prédominant.
    Cet état de fait ne comporte pas que des inconvénients, d’ailleurs, dans la mesure où les solidarités essentielles demeurent bien plus fortes dans un pays comme le Liban que dans des sociétés occidentales aux liens sociaux nettement plus lâches.
    Mais, dans le même temps, le lien unissant la classe politique libanaise à la population ne peut échapper à ce cadre social contraignant. Concrètement, cela signifie que le pivot central de la vie politique au Liban n’est ni le zaïm ni les cadres de son parti, mais plutôt les chefs de tribu, de clan, de famille et de quartiers qui, eux, tiennent véritablement le « terrain » et sont d’ailleurs appelés les « clés électorales ».
    Certes, on ne se comporte pas électoralement de la même façon selon qu’on habite le Hermel, le Akkar, les hauteurs du Kesrouan ou le quartier Sursock. Mais disons simplement que cette dernière catégorie est trop infime pour servir de modèle à une analyse du comportement de tout le corps électoral.
    Or donc en période d’élections, les intermédiaires mentionnés plus haut se montrent naturellement gourmands auprès de leurs zaïms et conditionnent le vote de leurs protégés en leur faveur au degré de générosité dont ils font preuve. Ce ne sont ni les idées ni les options stratégiques de la classe politique qui les motivent, c’est simplement l’argent, l’argent qui fait vivre. À leurs yeux, cela n’est point de la corruption, c’est une partie du devoir de protection que le chef politique a envers la population. Que des vierges effarouchées appellent cela « achat de consciences » ne favorise pas la compréhension du problème.
    Cela veut dire, en outre, que cette manne ne peut s’exercer que dans un environnement par définition favorable. On voit mal, en effet, le Courant du futur ouvrir un bureau de services à Bint Jbeil ou au Hermel et s’attendre à ce que la population locale y accoure.
    D’ailleurs, ces régions ne bénéficient-elles pas déjà d’une autre manne, en provenance cette fois-ci de Téhéran (sans parler des ressources attribuables aux activités parallèles ) ?

     ***

    À quelques mois du scrutin, nos héros justiciers devraient savoir qu’entre un bol de soupe et un discours démagogique, le Libanais moyen n’hésitera pas à faire le bon choix.

    Elie FAYAD
    L’Orient-Le Jour
    19.02.2008

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