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    Acceptions

    On a beaucoup entendu le mot « pauvre » ces derniers jours, utilisé de manière plutôt surprenante. Entre « Assad, le pauvre, il ne peut pas faire de miracles » et « Même si les pressions politiques et économiques s’accentuent, nous pouvons vivre dans la pauvreté, nous y sommes habitués », il y a de quoi se pincer ou bien ouvrir le dictionnaire pour vérifier le sens de ce mot pourtant familier. Il ne s’agit pas de revenir ici sur des sujets qui fâchent mais de contribuer au salut public en s’assurant que les mots continuent à désigner ce qu’il a été convenu qu’ils désignent.

    L’association « Assad » / « le pauvre » est un oxymore. « Le pauvre » exprime la pitié, la compassion, l’empathie, la compréhension attristée vis-à-vis d’un être démuni et frappé de malheurs. Est-ce le cas d’Assad ? Si oui, il aurait fallu, par charité chrétienne justement, lui épargner un mot qui porte atteinte à son autorité et à sa supposée puissance. Car cela signifie que le peuple syrien a déjà vaincu, puisqu’il a réduit la principale figure de son régime à une personne digne de compassion. Cela signifie que l’Occident devrait soutenir Assad par une sorte de pitié due à sa « pauvritude » puisqu’il est difficile, ici, de parler de pauvreté.

    La pauvreté cependant, dans la phrase « la pauvreté, nous y sommes habitués », est un tout autre problème au cœur d’un discours tout autant adressé à l’Europe. Car il s’agit ici de défier le Vieux Continent en lui rappelant la crise dans laquelle il se débat, parce qu’il a beaucoup à perdre, par opposition à nos pays pas bien riches, où l’on ne peut pas tomber de bien haut, une couche de dèche s’ajouterait-elle à la dèche présente. Autrement dit, que l’Europe impose donc des sanctions à la Syrie, celles-ci seraient inefficaces, le peuple syrien souffrant déjà de pauvreté. Tout comme dans « Assad, le pauvre », le compliment ici n’est pas loin de l’insulte. Car la Syrie, comme tout le monde sait, a longtemps eu dans la région des prétentions de grande puissance. La propagande véhicule un niveau d’instruction plus que louable, un niveau de vie plus que confortable, un niveau de production estimable obtenus au prix des libertés. Qu’en retour de l’oppression qu’il subit le peuple syrien accepte d’être pauvre, et que certains s’en félicitent à sa place sous prétexte que cet état garantit son immunité puisqu’ainsi il n’a rien à perdre, frise le mépris.

    Enfin, longtemps dans nos villages l’état de pauvreté a été considéré comme honteux, malgré la solidarité des « pays ». Plus qu’un péché contre l’esprit, plus qu’une insulte à l’intelligence, transformer la pauvreté en gloire dans un tel contexte est une entorse à nos orgueilleuses traditions. Si nos mots n’ont plus la même valeur, où donc vivons-nous ?

    Fifi ABOU DIB
    L’Orient-Le Jour
    15.09.2011

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