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    État de décomposition

    Pays dément ? Pays de fous ? Ce n’est pas au niveau d’un peuple envié à juste titre pour sa formidable vitalité, mais au niveau de sa classe dirigeante, cette grossière élite au rabais, que se situe le mal libanais. Et l’incroyable incident survenu au ministère des Télécoms n’a fait en réalité que montrer à quel point de délabrement sont parvenues les institutions étatiques, bafouées à l’envi qu’elles sont par les forces politiques.

    Dans cette ambiance de déliquescence générale, on serait bien en peine de répartir en toute équité les taloches que méritent les protagonistes du drame politico-policier de jeudi. À première vue, mais à première vue seulement, on avait là en effet un ministre empêché à sa grande fureur par les Forces de sécurité intérieure d’accéder à un étage de son propre département ; dans ce singulier sanctuaire est entreposé du matériel capable d’alimenter 50 000 lignes de téléphonie mobile, offert au Liban par la firme chinoise de téléphonie Huawei.

    Il reste qu’en vertu d’une décision du Conseil des ministres datant du 21 mai 2007, ce même matériel est confié à la gestion exclusive – prise de livraison, installation et mise en fonctionnement – d’Ogero, opérateur officiel des services de télécommunication fixe : ce dernier à son tour requérait la garde exclusive des forces de police et de gendarmerie en attendant la création très attendue du premier opérateur multiservices national, Liban-Télécom. Le ministre Charbel Nahas n’était pas sans savoir qu’il n’avait nul pouvoir d’annuler, par simple arrêté, cette décision gouvernementale.

    Quelle impérative urgence poussait-elle donc ce membre d’un cabinet tout juste habilité à expédier les affaires courantes à provoquer une pantalonnade d’un type aussi peu courant ? Dûment escorté des cameras d’une chaîne de télévision amie, n’allait-il pas sciemment à un esclandre programmé qui, en raison de la profusion des agents et des gardes du corps armés, aurait pu tourner à l’hécatombe ? Tant de zèle, soutenu par des conférences de presse incendiaires, n’est-il pas éminemment suspect à l’heure où le pays est en droit de redouter les manœuvres de déstabilisation liées aux évènements de Syrie, où reprennent soudain, comme par hasard, les agressions criminelles contre la Force intérimaire de l’ONU stationnée au Liban-Sud ? Et le déploiement hier d’effectifs de l’armée au ministère des Télécoms est-il vraiment le signe que le débat est en voie de règlement ?

    Quoi qu’il en soit, renversant lui aussi aura été, de l’autre côté du fossé libanais, le spectacle d’un patron des forces de police et de gendarmerie rebelle à l’autorité du ministre de l’Intérieur, dont il relève directement, pourtant. Fort de ladite décision gouvernementale, le général Achraf Rifi se refusait, à moins d’instructions expresses de l’exécutif, à céder a quiconque le matériel litigieux; passant à la contre-
    offensive, il accuse même le ministère des Télécoms de lui refuser l’accès à certaines écoutes touchant à l’affaire des sept cyclistes estoniens dernièrement enlevés. Cerise – amère – sur l’indigeste clafoutis étatique, et du moment que l’on innove à tour de bras, le ministre Ziyad Baroud aura cru pouvoir sauver la face en démissionnant avec éclat… d’un gouvernement déjà démissionnaire depuis quatre mois !

    La nouvelle majorité a beau jeu, aujourd’hui, de dénoncer le comportement milicien – pire encore, putschiste – du chef des FSI accusé de vassalité envers le clan Hariri et dont elle réclame le limogeage et la mise en jugement. La nouvelle majorité a toutefois la mémoire bien courte. C’est bien le 8 Mars en effet qui n’a cessé d’œuvrer, ces dernières années, à cautionner un coup d’État permanent. Qui a aidé la milice à se poser en rival, sinon en substitut, de l’État. Qui, à la faveur des tensions sunnito-chites, a initié un funeste processus de positionnement sectaire des divers organismes et services sécuritaires libanais.

    Alignant déjà une imposante armée privée, c’est d’une dévastatrice guerre avec Israël que s’était prévalue, en 2006, la milice pour se doter d’un système de télécom tout aussi privé. À l’heure des empoignades autour de la téléphonie légale, le réseau pirate, lui, se porte très bien, merci.

    Issa GORAIEB
    L’Orient-Le Jour
    28.05.2011

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