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    « Anti-pros » et « pro-antis »

    Est-il concevable de demeurer insensible au « spectacle » diffusé à plusieurs reprises ces derniers jours par des chaînes satellitaires arabes montrant des éléments des services sécuritaires syriens piétinant, littéralement – avec tout ce que cette expression implique comme comportement animal – des jeunes manifestants ligotés et forcés de se coucher par terre à plat ventre ? Est-il possible de ne pas réagir à la scène de ce convoi d’opposants syriens – dont un gamin de huit ans – mitraillés à bout portant par des chars alors qu’ils sortaient d’un cimetière de Homs où ils venaient d’inhumer les victimes tombées sous les balles de ces mêmes services sécuritaires, vendredi dernier ? Peut-on encore garder le mutisme, ou se contenter de réactions timides et mitigées, lorsque le bilan du week-end dernier dans les rangs des manifestants syriens s’est élevé, en quarante-huit heures, à non moins d’une soixantaine de tués, abattus froidement dans plusieurs villes syriennes ?

    Les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne ont, certes, adopté hier de nouvelles sanctions contre le régime syrien, incluant cette fois-ci le président Bachar el-Assad, surmontant ainsi les malencontreuses réticences manifestées à cet égard par certains pays européens qui continuent de miser sur les prétendues velléités réformatrices du « numéro un » du régime. Est-il besoin de rappeler que de telles sanctions ne représentent qu’une symbolique goutte d’eau en comparaison avec l’océan de déchaînement sanguinaire auquel se livrent les hommes de main et les miliciens lâchés par le régime baasiste dans les rues des localités syriennes ? Force est de reconnaître cependant qu’avant de demander aux dirigeants et à l’opinion publique des pays occidentaux de réagir fermement aux atrocités du pouvoir en place à Damas, il faudrait d’abord réclamer une telle attitude de la part des Libanais et, d’une manière générale, des intellectuels et responsables arabes, censés être concernés en priorité par les développements en Syrie et par le devenir de ce printemps arabe.

    Le Liban, à titre d’exemple, est le théâtre d’un incroyable et absurde contresens – qui dévoile les véritables intentions des uns et des autres. Ceux qui, dans l’orbite du 14 Mars, sont souvent qualifiés d’« antisyriens » et qui sont accusés par le Hezbollah et ses acolytes de « comploter » contre la Syrie, se montrent solidaires du peuple syrien et dénoncent sans détours les épreuves qu’il subit depuis plus de deux mois. Par contre, ceux qui ne cessent d’afficher depuis des décennies leur solidarité avec « la Syrie » – expression qui ne désigne en fait que le « régime syrien » stricto sensu – crient au scandale et au complot lorsque des intellectuels et des représentants de la société civile entreprennent d’organiser une rencontre de solidarité avec le peuple syrien. Ces mêmes « prosyriens » n’ont semble-t-il aucun embarras à garder le mutisme face aux atrocités commises et estiment sans doute banal que des jeunes Syriens, des femmes et même des enfants (comme ce fut le cas, notamment, à Deraa où des adolescents ont eu les ongles arrachés) soient, par milliers, abattus, enlevés, torturés, parqués dans des camps de détention collective, et souvent liquidés et jetés dans des fosses communes.

    N’est-ce pas quelque part « paradoxal » – en apparence du moins – que le parti Kataëb prenne l’initiative de distribuer des aides aux réfugiés syriens dans le Akkar et que le seul ministre qui ait fait le déplacement pour s’enquérir de la situation de ces déplacés ait été le ministre Kataëb Selim Sayegh, alors que les responsables politiques et les factions qui ne cessent de s’enorgueillir de vouloir entretenir des « relations privilégiées » avec la Syrie ne se sentent nullement concernés par la tragédie vécue par ces réfugiés, pourtant bel et bien syriens ? N’est-ce pas tout aussi « paradoxal » – toujours à première vue – que certains pôles du courant souverainiste, notamment Samir Geagea, aient soulevé publiquement le cas des soldats syriens « rebelles » remis par l’armée aux autorités de Damas, ce qui revient à les envoyer froidement à une mort certaine, alors que les « prosyriens » soit ignorent totalement la question, ne fût-ce que sous son angle humanitaire, soit encouragent carrément le régime à poursuivre son massacre contre son propre peuple ? Et à cet égard, serait-ce trop demander au commandement de l’armée de faire preuve de transparence et de tirer au clair cette affaire des soldats livrés à Damas, dénoncée vivement par des organisations internationales qui ont interpellé à ce sujet les autorités libanaises, stigmatisant que des Syriens ayant fui la répression dans leur pays aient été arrêtés au Liban, en contradiction avec les principes les plus élémentaires des pactes et des conventions internationaux qui régissent ce genre de situation et qui ont été signés, convient-il de le rappeler, par le pays du Cèdre ? Dans ce même contexte, une autre question fondamentale se pose : sur base de quels principes régissant les « relations fraternelles avec la Syrie sœur » les services de renseignements de l’armée entretiennent activement un climat d’hostilité à l’égard de la rencontre de solidarité avec le peuple syrien, prenant ainsi partie pour un camp contre l’autre dans la crise interne syrienne ?

    Il est plus que jamais clair – et les derniers événements en apportent la preuve la plus éclatante – que les qualificatifs de prosyrien et antisyrien, galvaudés par le régime de Damas et ses acolytes libanais, n’ont en fait aucun sens. Au risque de verser dans un certain manichéisme, il y a désormais, d’un côté, ceux dans les rangs du 8 Mars qui sont solidaires d’un clan familial et qui n’ont cure du sort du peuple syrien… Et il y a, de l’autre, ceux qui n’ont cure du sort du clan et qui expriment, ne fût-ce que pour le principe, leur solidarité avec le peuple syrien. Le régime baasiste tente depuis Taëf de distiller par force dans l’esprit des Libanais la notion de « relations privilégiées » entre le Liban et la Syrie. Mais ces relations « privilégiées » doivent-elles être entretenues entre des régimes, voire entre des clans, ou plutôt entre deux peuples construisant ensemble leur avenir, fondé sur les valeurs universelles du XXIe siècle, plutôt que sur la mentalité putschiste et stalinienne des années 50 et 60 du siècle dernier ? Une telle question, les chantres du pouvoir baasiste peuvent-ils encore y apporter aujourd’hui une réponse ? Ou bien les récents événements prouvent-ils indubitablement ce que ces dernières années ont déjà montré, à savoir qu’il est illusoire de vouloir à tout prix recycler ce qui ne peut l’être ?

    Michel TOUMA
    L’Orient-Le Jour
    24.05.2011

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