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    La main à la pâte

    Que le Libanais – s’il en est – soit un entrepreneur inné, que sa créativité soit intarissable ou que sa débrouillardise mercantile soit éponyme ne change rien au fait que le débat économique au Liban ne s’est jamais élevé au-dessus d’une discussion de boulangers, avec tout le respect qu’on doit à cette honorable confrérie comme à toute autre.

    Depuis plus d’une vingtaine d’années, toute controverse autour de la structure économique du pays a systématiquement opposé deux camps, ceux pour lesquels tout va bien et ceux pour lesquels tout va mal. Ceux pour lesquels l’essor exclusif de l’industrie des services est la condition sine qua non de la prospérité économique et ceux pour lesquels la prédominance du tertiaire est synonyme de paupérisation de la population. Ceux qui veulent attribuer au tertiaire le monopole de toute création de valeur ajoutée et ceux que scandalisent l’accaparement par le secteur des services de la part du lion de la valeur que crée l’économie nationale. Ceux dont la vision est par trop réductrice pour être apparentée au (néo)libéralisme et ceux dont les outils d’analyse, plus moraux qu’économiques, ne méritent guère d’être affiliés à une quelconque école de pensée socialiste, ringarde ou moderne.
    S’il est toutefois une chose sur laquelle les deux camps sont tombés d’accord, c’est de verser dans le populisme au-delà de la limite de satiété. En ressortant systématiquement, pour faire bonne figure devant une opinion publique guère initiée aux rouages de l’économie ou pour pallier un déficit d’argument, ce slogan éculé de la bouchée de pain dont on veut priver les pauvres, de ce fameux « raghif » que l’on veut ériger en emblème du bien-être – ou de l’indigence – de la population. Comme si les tranches défavorisées n’aspiraient qu’à se bourrer de ce pain indigeste sans pour autant rêver d’ascension sociale, d’éducation et de soins de santé gratuits, d’accession à la propriété, de loisirs abordables ou de régime de retraite digne de ce nom…

    Force est toutefois de reconnaître que le premier camp, celui auquel la gestion de la politique économique du pays a été dévolue depuis une quinzaine d’années, a réussi, tant bien que mal, à bâtir un système économique réel et scientifique, bien qu’inachevé, limiteur et dans certains cas, délétère. L’équipe haririenne – on aura deviné qu’il s’agit en l’occurrence d’elle – et les parties qui tournent dans son orbite sont indubitablement parvenues à rétablir la confiance dans l’économie du Liban d’après-guerre, à redresser le secteur bancaire, à restaurer une partie de l’attractivité touristique du pays et à reconstruire, parfois au mépris des considérations culturelles, esthétiques ou environnementales, une partie non négligeable de l’espace urbain. Bref à aboutir à des résultats tangibles, réels, visibles à l’œil nu.
    Les parties censées véhiculer une certaine sensibilité sociale, les formations de gauche, les forces nationalistes, les organisations syndicales, les chantres du changement et de la réforme ont quant à eux échoué à développer une critique plausible du haririsme ou à proposer une alternative économique crédible. Pour ne s’enfoncer que davantage dans son incurie, l’opposition a tenté une fuite en avant en recourant à la politisation croissante des dossiers économiques.

    « L’heure n’est pas à l’élaboration d’une politique économique, disait par exemple le chef du CPL, Michel Aoun, à des visiteurs venus le rencontrer à Paris, avant son retour à Beyrouth, en 2005. Il faut maintenant réformer et en finir avec tout ce qui a été fait au cours des 15 dernières années. Lorsque nous serons au pouvoir, nous embaucherons bien un ou deux experts qui développeront un programme économique pour notre compte. » Pourtant, cet aveu d’absence de tout projet économique dans sa besace n’a pas empêché le député Michel Aoun de se lancer dans une diatribe virulente contre la politique économique des deux gouvernements Siniora, maquillant la polémique confessionnelle et les ressentiments personnels par des critiques pseudo-économiques ou financières.
    Cette politisation des questions économiques les plus basiques dans laquelle le CPL s’est illustré imprègne l’ensemble du discours de l’opposition au haririsme. Rien n’illustre mieux cette manœuvre que le bilan monumental du dernier gouvernement Hoss qui, faute d’avoir réussi à implanter la moindre réforme économique, s’est livré à une chasse aux sorcières contre les partisans du Courant du futur dans l’administration, réglant par là les comptes d’Émile Lahoud et des officiers de Anjar avec Rafic Hariri, sans pour autant améliorer pour un sou le quotidien difficile de la population.

    En cette veille d’élections, c’est à cette population qu’il appartient d’empêcher la répétition de la tragi-comédie burlesque du cabinet Hoss ; de comprendre que le droit des chrétiens, des chiites ou des sunnites à une vie digne et à un minimum de bien-être passe bien avant les prérogatives de Issam Abou Jamra ou la libération des fermes de Chebaa ; de se saisir des questions qui intéressent son quotidien ; de se mobiliser pour la défense de ses intérêts économiques les plus élémentaires ; et surtout de réaliser que la demi-réussite des uns ne justifie pas la carence totale des autres et qu’il vaut mieux, comme le veut un fameux dicton, ” son pain au boulanger même s’il en mangeait la moitié”. Quitte à lui demander des comptes ensuite.

    Mahmoud HARB
    L’Orient-Le Jour
    24.10.2008

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