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    Balle(s) perdue(s)

    Une fois n’est pas coutume. Sauf pour les guerres, et les jeux de balle apparemment. Dans quelques jours, le Liban sera au rendez-vous avec une nouvelle compétition sportive à l’occasion de la commémoration du 13 avril 1975, date consentie – bien que controversée – du début du conflit libanais. L’interlude récréatif : un match de volley-ball, les sportifs : des politiciens et des responsables des deux camps rivaux de l’échiquier politique actuel.

    Pour la seconde fois consécutive (après la compétition de football de l’année passée), c’est encore un sport de ballon qui commémore officiellement le déclenchement d’un conflit qui fut marqué par son « niveau monstrueux de violence sur un aussi petit territoire » (Corm, in L’Europe et l’Orient, 1991) et qui eut comme aboutissement la situation que l’on connaît, hélas trop bien, actuellement. Croyant avoir réussi le pari de l’amnésie, les responsables libanais pensent pouvoir se permettre le luxe de jouer une bonne partie de volley-ball et de l’élever au rang de commémoration nationale. Il semblerait que la construction mémorielle, processus autrefois occulté, se fait désormais à coups de compétitions sportives. Il semblerait même que le symbole mémoriel est désormais un objet gonflable.

    Les images de politiciens en maillot, short et chaussettes, courant sur un terrain de sport durant un mach de volley-ball, tout en se jouant de la mémoire des Libanais, sont une grave mise en scène trompeuse. C’est le jeu de balle qui devrait faire déborder le vase de l’amnésie officielle entreprise au lendemain de la fin du conflit, lorsque fut proclamée une amnistie générale pour tous les crimes commis entre 1975 et 1990, tout en excluant les assassinats des personnalités politiques et religieuses (loi d’amnistie générale du 26 août 1991, n° 84/91).

    Vingt et un ans se sont écoulés depuis la fin des guerres de 1975-1990 et il n’existe toujours pas de mémorial érigé au nom des civils tués, blessés et disparus, pour la plupart victimes de violences gratuites et perverses qui, très souvent, les attendaient au tournant d’une petite ruelle. D’autres faits, moins évidents mais tout aussi parlants, illustrent parfaitement cette amnésie voulue et entretenue. Tout d’abord, il n’a jamais été question de « justice ni de réparations à l’égard des victimes du conflit » dans la plupart des récits autobiographiques des acteurs de la guerre (Eddé, in Mémoires de guerres au Liban, 2010). Ensuite, la collection philatélique libanaise ne contient aucun timbre commémoratif qui invoque les événements de 1975-1990 ; de même, bien que les fêtes officielles ne manquent pas au Liban, ni le 13 avril 1975 ni – ce qui serait encore plus approprié – la date de la fin du conflit (encore faut-il pouvoir et vouloir l’identifier) ne font partie de la liste. Enfin, la reconstruction-éclair du centre-ville entretient parfaitement le mythe du Liban Phénix : l’image d’un Liban qui renaît brusquement de ses cendres et restaure sa gloire d’antan, comme si de rien n’était.

    C’est dans cette optique que les responsables du pays/de la guerre s’amusent à jouer au ballon rond en misant, encore une fois, sur l’amnésie de la population libanaise.

    Les uns pourraient se demander à quoi servirait vraiment de se rappeler de ces événements. Les causes sont plutôt évidentes. Au niveau moral, afin de mieux oublier, afin de dépasser et, plus important encore, afin de pardonner et de se faire pardonner. Au niveau intellectuel, afin de comprendre les racines internes de ces événements lourds de conséquences, afin d’assimiler leurs répercussions actuelles et, plus important encore, afin d’éviter que ces épisodes brutaux ne se renouvellent.

    D’autres se demanderaient comment s’en rappeler. La réponse est un peu plus difficile. Les mécanismes de la construction mémorielle sont divers et complexes, mais leur présentation dépasse le cadre de ces quelques lignes. Bien qu’il ne suffise pas d’évoquer la guerre pour éviter une éventuelle récidive, reconnaître explicitement les événements et convenir ouvertement de leurs séquelles constitueraient déjà un premier pas – et un bon début – vers la conciliation et l’exorcisation du passé afin de mieux vivre le présent.

    Le 13 avril 2011, le score du match de volley-ball importera peu, mais une chose est certaine : le déroulement même de la compétition est plus qu’une atteinte au souvenir des victimes et une banalisation grave de la mémoire ; c’est une irresponsabilité politique vis-à-vis des rescapés du conflit et, d’abord et avant tout, vis-à-vis des générations de l’après-guerre.

    Théodore CAPONIS
    L’Orient-Le Jour
    08.04.2011

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