• Home
  • About Us
  • Events
  • Blogging Renewal
  • In the Media
  • Tajaddod Press Room
  • The Library
  •  

    Variations sur l’État

    L’article de Michel Hajji Georgiou

     

    « Un dieu naît, d’autres meurent.
    La vérité n’est pas venue, n’est pas partie.
    C’est l’erreur qui a changé. »
    Fernando Pessoa, Poèmes ésotériques

     

    Le projet de l’État est-il voué à demeurer à l’état de projet ? À cette question existentielle et éternelle, point de réponse globale, scientifique, exacte. Rien que des approximations, qui génèrent, très souvent, une multitude d’autres questions encore plus vastes… et nous revoilà plongés immédiatement dans cette « hantise de l’essentiel », contre laquelle nous mettait en garde Cioran ; hantise créatrice de négation, de stérilité, de néant.
    C’est un peu là l’écueil qui guette souvent ceux qui souhaitent réaliser l’impossible fusion entre morale et politique, sans vraiment réaliser, comme l’explique si bien Julien Freund, que chacune des deux a une essence différente et ses propres repères. Il arrive toutefois que les deux sphères se touchent et s’interpénètrent, mais pas toujours pour le meilleur. La morale sait aussi être un formidable outil de légitimation de la violence la plus abjecte. Au nom de la morale en politique, dans le discours, l’homme devient ontologiquement coupable, et le faire disparaître de la société, l’éliminer, devient aussitôt dans cette logique – est présenté comme – un service pour l’humanité. Cela évoque à bien des égards la violence des sacrifices rituels païens, où, en période de crise de la société, un bouc émissaire était unanimement désigné comme coupable et devait périr pour que l’anathème soit enfin brisé, le mal extirpé. René Girard a parfaitement bien montré comment, d’un point de vue anthropologique, le christianisme est venu s’opposer catégoriquement à cette vision, en faisant du bouc émissaire un innocent.
    Dans ce processus politico-psychique, il y a l’exaltation d’une supériorité arbitraire sur les autres au nom de l’éthique, et c’est la voie royale qui ouvre au fascisme. En d’autres termes, au nom des grands discours pseudo-éthiques des Savonarole locaux contre la corruption et le vol, ou encore sur l’exigence de justice et la restauration de la mémoire collective, l’on peut faire aussi la plus vile des politiques, et œuvrer pour un déluge de violence.

     

    ***

     

    Mais las des Saint-Just et des Robespierre de tout acabit. Revenons à la question initiale, sur l’État et son avenir. L’État est-il un accident de l’histoire, le fruit d’une conjoncture spatio-temporelle ? Est-il l’œuvre de la volonté humaine, d’une volonté humaine qui serait une figure providentielle chargée d’incarner l’esprit de l’histoire ?
    Ces deux conceptions archétypales sont omniprésentes dans le débat libanais, sous une forme ou une autre, et chacune recèle en elle des parcelles de vérité (la vérité est-elle d’ailleurs autre que parcellaire hors de l’absolu ?). Cependant, chacune pourrait justifier une certaine déroute pour l’avenir de l’État.
    L’État comme accident de l’histoire, comme accord circonstanciel et purement opportuniste sur l’émergence d’une personnalité morale, est le plus beau cadeau qui puisse être offert aux « négationnistes », ceux qui ne croient pas à l’État libanais. Cette idée justifie par ailleurs (tout comme elle pourrait aussi expliquer) à merveille le projet paraétatique du Hezbollah, sous le prétexte qu’il serait la seule partie à agir non par opportunité, mais par une conviction idéologique théocratique.
    L’idée de l’État comme fruit d’une ou de plusieurs figures providentielles condamne le pays à rester sous la coupe des chefs dans une construction néoféodale ou néoclanique digne des observations faites par Ibn Khaldoun au XIVe siècle. L’État-zaamat comme fatalité absolue pour le Liban est le meilleur justificatif pour un report, un avortement perpétuel de la construction statonationale.
    Pour reprendre le terme de l’une des plus grandes figures de la diplomatie libanaise, l’État de 1943 était un « test ». Et pour dépasser un peu le débat sur les origines de l’État et essayer de déterminer l’élément qui pourrait contribuer à sa préservation, il convient peut-être d’ajouter qu’il s’agit d’un test perpétuel pour chacun de nous. L’État serait alors le résultat du travail acharné d’une somme d’individus, qui souhaite enfin sortir de sa confusion et entrer dans le temps historique, et donc créer cette « volonté générale » qui nous fait tant défaut.
    Pour cela, il s’avère plus que jamais nécessaire de créer des espaces publics, des espaces neutres de rencontre, des espaces de citoyenneté ; lesquels contribueraient à leur tour à l’émergence du vaste espace de l’État.
    Ce « test », certains « serviteurs de l’État » sont en train de s’y frotter chaque jour, avec succès : Ibrahim Chamseddine, qui dénonce depuis deux semaines une hérésie – celle qui veut que la légalité soit quelque part, en l’occurrence au sein des institutions, et la légitimité ailleurs, concentrée au niveau des chefs, qui détiennent ainsi le véritable pouvoir exécutif ; ou Ziyad Baroud, qui tente de rappeler au bon souvenir des uns et des autres le sens d’expressions quelque peu oubliées comme « ordre public » et « règne du droit » ; pour ne citer que ceux-là (il y en a heureusement d’autres comme Nassib Lahoud et Ibrahim Najjar, à titre d’exemple).
    N’en déplaise aux sceptiques, qui continuent de prôner la thèse de l’accident de l’histoire, le 14 mars 2005 était un moment fondateur et historique. Fondateur d’un espace public transcommunautaire, mais aussi d’une volonté générale libre d’exprimer ses aspirations, d’un projet moderne et citoyen, celui de l’opinion publique et, surtout de l’individu.
    Qu’il est bon de retrouver ce moment dans la praxis quotidienne de chacun, preuve supplémentaire, s’il en faut, que la logique de l’État est immanente, et que son avènement, ou sa consécration, est imminente.

    Leave a Reply