• Home
  • About Us
  • Events
  • Blogging Renewal
  • In the Media
  • Tajaddod Press Room
  • The Library
  •  

    La « caravane de la mémoire » passe par Beyrouth

    Rencontre à l’USJ sur le thème « Mémoires plurielles, processus de patrimonialisation et réconciliations nationales : regards croisés ».
    Conçue en octobre 2006 lors de la grande conférence tenue à Bucarest sur le thème de la francophonie dans le monde, l’idée de la caravane de la mémoire véhicule un enjeu essentiel : la mise en commun régulière de travaux de recherche effectués en Méditerranée méridionale, sur les terrains divers de l’anthropologie, la sociologie, l’histoire, la psychanalyse, les sciences politiques… afin d’approfondir l’histoire et la mémoire de la région. L’esprit de travail de la caravane préconise en outre l’adoption de supports virtuels comme moyens de transmission de l’information partagée. De même, le rôle des étudiants dans cette démarche d’analyse est particulièrement encouragé.
    Le premier arrêt de la caravane a été à Tunis. Le second passage, réservé pour Beyrouth, s’est concrétisé par un colloque organisé au campus des sciences humaines de l’Université Saint-Joseph (USJ), en collaboration avec le Centre d’études pour le monde arabe moderne (Cemam), la chaire Unesco et l’Agence universitaire de la francophonie (AUF).
    Vingt-quatre interventions menées par des chercheurs algériens, libanais, marocains, tunisiens et français ont meublé les trois journées du colloque (du jeudi 4 au samedi 6 septembre). Leur objet commun : « Questionner le rôle de certains acteurs sociaux et politiques comme cadres de la mémoire des pays représentés », analyser la marque plus ou moins saillante, tantôt éveillée et vivifiée, tantôt étouffée ou oubliée de ces chefs, héros ou martyrs et « leur empreinte sur la société locale, nationale ou régionale ». Il s’agit donc de relever leurs « caractéristiques similaires et distinctives » et d’étudier « les processus qui les intègrent (…) sur le théâtre public de l’histoire ou dans le champ des représentations publiques, dans les catégories sociales de héros et/ou martyrs ». Ces observations casuistiques amènent surtout à cerner « les agencements inédits (de ces acteurs) dans des sociétés qui ont connu certaines formes de continuum ainsi que des ruptures multiples » (telles que le Liban en l’occurrence). En somme, l’enjeu est de cadrer l’expérience : saisir ses différentes formes, afin de comprendre la symbiose continue qui lie l’expérience individuelle à l’expérience collective, « la penser anthropologiquement » et dégager enfin les éléments qui la rendent extraordinaire, la cristallisent dans les souvenirs des vivants et l’érigent en véritables piliers de la mémoire.

    Les marques des héros, mythiques ou réels, dans le patrimoine sud-méditerranéen
    Comme prélude aux réflexions sur la thématique du héros, Mme Katia Haddad (Chaire Senghor, USJ) a décrit « l’archétype du héros dans la littérature francophone du monde arabe ». « Nos héros », loin de ressembler aux exemples mythologiques de gloire et de victoire, seraient, a-t-elle précisé, « ceux qui savent relier les éléments les uns aux autres et qui acceptent le monde dans sa diversité pour lui donner du sens ».
    Parmi les exemples de héros qui ont basé la réflexion au cours du séminaire, « les femmes héros et/ou martyrs en Algérie » (Mme Barkahoum Ferhati-EHESS, Paris-CNRPH, Alger), « les héros d’Algérie » (Mme Michèle Baussant, l’université Paris X de Nanterre) et les bénévoles au sein de la Croix-Rouge libanaise (CRL) engagés « au temps des grandes mobilisations miliciennes : le cas des secouristes de la section d’Antélias » (Mme Annie Tabet, USJ). Par ailleurs, une figure tunisienne éminente, celle du Moncef Bey, a été l’objet de l’intervention de M. Mabrouk Jebahi sous le titre : « Le trône, la tombe et la nation. » M. Jebahi a affirmé l’importance de l’analyse des obsèques du Moncef Bey (destitué en 1943 et mort en exil en 1948) pour l’historien de la mémoire, dans l’étude de « la genèse de la figure du héros dans un contexte colonial ». Dans cette même perspective, M. Habib Kazdaghli (de l’université de Tunis-Manouba) a restitué « la représentation des héros en Tunisie au cours de la période coloniale », en se basant sur des indices matériels (cartes postales, les monuments aux morts) ainsi que des images ancrées dans le souvenir (celle des « “héros “, bâtisseurs du protectorat et de la politique coloniale en Tunisie »). D’ailleurs, M. Kasdaghli estime que si « ces vecteurs de la mémoire sont entrés dans l’oubli forcé depuis l’indépendance de la Tunisie, le processus de patrimonialisation, pourtant bien engagé, semble rencontrer quelques freins ». Mythe ou réalité, la perception des héros en tant que tels est tributaire de la mémoire, et « la mémoire est intimement liée au groupe social qui la porte », a-t-il rappelé.
    En tout cas, l’incarnation de l’image de héros paraît corrélative de l’intégration du patrimoine qui en porte la marque. Dans cette mise en parallèle entre héros et patrimoine, M. Abdelmalik Atamena (du Centre universitaire de Khenchela-Algérie) a développé « l’identité et l’intégration dans le récit de vie de Baptiste Capeletti » et Mme Aubin Boltanski (EHESS-Paris) a situé « Salaheddine aujourd’hui, héros d’Orient, héros d’Occident ». De son côté, Mme Barkahoum Ferhati a retracé la résurgence progressive de Camus, « figure emblématique de la littérature française », dans le patrimoine de l’Algérie, sa terre d’origine. Cette réapparition récente fournirait des éléments de recherche dans la compréhension « des processus et enjeux de réappropriation et de réhabilitation ». Comme la littérature, l’architecture forme un art dont les traits signent la spécificité de tout un patrimoine. Ainsi, Mme Tsouria Kassab (EPAU-Alger) a pu dégager le symbolisme des modèles architecturaux d’Alger, précisément celui « des nombreux édifices de style néomauresque » produits en Algérie au début du XXe siècle. Cette « floraison esthétique » et cette « intense activité architecturale » manifesteraient la volonté des Algériens alors de « se démarquer de la métropole » et s’inscriraient « par ailleurs dans un cadre plus vaste de la réhabilitation dans les perceptions intellectuelles et historiques algériennes ». C’est sur le terrain des médias que Mme Amel Grami (université de La Manouba-Tunis), s’est attardée sur « l’image du héros martyr dans les médias arabo-musulmans ». Elle a remarqué de prime abord une faiblesse de « recherche sur le rapport entre religion et média » face à l’envergure croissante des « messages religieux » diffusés dans les pays islamiques. À travers l’analyse de ces messages, Mme Grami a voulu saisir « l’image du héros martyr – jihadistes et kamikazes » en étudiant « le rôle des prédicateurs dans la propagation de ce discours qui promet le salut » et son « impact dans nos sociétés ».

    « Les chefs, entre tradition et modernité »
    M. Jamaâ Baida (Université Mohammad V-Rabat) a étudié l’exemple du souverain marocain Mohammad V, « un sultan adulé entre histoire et légende ». M. Baida a voulu « décoder par une approche historienne l’itinéraire de cet homme désormais entré dans la légende de tout un peuple » en tant que héros national, « dont la mémoire reste vivante jusqu’à nos jours ». Concernant plus directement le Liban, les interventions de Mme Liliane Barakat (USJ) et de M. Christian Taoutel (USJ) ont respectivement porté sur la « représentation statutaire à Beyrouth, entre mémoire et oubli » et « la représentation iconographique des chefs et héros durant les dernières décennies au Liban ». En outre, Mme Maud Saikali a traité de la perception des chefs par les groupes sociaux sous un angle psychanalytique, situant « les acteurs de l’histoire entre réalité et fantasmes groupaux » et observant « quelques exemples libanais sous l’éclairage de la psychanalyse des groupes restreints ». Elle a ainsi insisté sur la figure de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, qui serait perçu aujourd’hui comme chef, plutôt que martyr, héros ou victime. Son assassinat en 2005 aurait transformé toute critique ou haine populaire envers lui en « sentiment de culpabilité », canalisé au sein de la nation par une « reconnaissance populaire » de sa personne doublée d’« une haine de l’ennemi », « phénomène étrange construit simultanément sur l’amour et la haine du chef ».

    « Les martyrs : identités et pouvoir »
    M. Jihad Nammour (USJ) a basé son intervention sur le néologisme de la « martyrocratie » : « Des martyrs au pouvoir au Liban ». En effet, « depuis 2005, règne l’émotion envahissante dont l’outil privilégié est le discours politique où prédomine une figure politique, celle du martyr », a-t-il affirmé. Il a par ailleurs expliqué que « la définition préalable (de martyr) ne peut être obtenue qu’en regardant ceux qui ont déjà cette appellation ». Il s’en dégagerait différentes catégories de martyrs : les « martyrs vivants », les « cryptomartyrs » – dont la disparition, « vécue comme absence équivalente à la mort », serait constamment ravivée par « les discours politiques » -, les « martyrs anonymes » – relatifs à des groupes réduits, tels « l’armée, la police ou les partis » – et les « martyrs par assimilation » – ceux qui « profitent de la même catégorisation sans en posséder les éléments ». M. Nammour en a conclu que « la seule façon d’aborder un martyr, c’est en tant que simple étiquette, sans définition et sans recherches », au risque de se heurter à « des éléments contradictoires » qui démentent toute « conformité entre un martyr spécifique et l’image du martyr ». La recherche devrait plutôt se concentrer sur la « martyrisation », qui serait la dynamique par laquelle un mort devient martyr. Elle s’étalerait sur trois étapes : « l’abstraction (perte des éléments personnels), exceptionnalisation (si ce n’est de la mort du martyr en soi, ne serait-ce que par sa personnalité héroïque – malgré la confusion entre martyr et héros que cette démarche comporte), la sacralisation ». S’attardant sur « la perception politique des martyrs », M. Nammour en a dégagé « une approche collective des martyrs réunis, dont la configuration reflète les alliances politiques ». Il a renchéri dans ce sens : « Le cérémonial des martyrs rapproche effectivement les catégories par une reconnaissance mutuelle, mais qui est constamment menacée par la mobilité des martyrs, concordant d’ailleurs avec la réalité même du discours politique. »
    Cette mobilité pourrait être révélatrice de « la fragilité des héros-martyrs » et surtout de leur « capacité à parvenir à la reconstitution et la remise en valeur d’une certaine époque du passé », a expliqué Mme Sylvaine Camelin (Paris X-Nanterre) dans son exposé sur « Les sept martyrs du Shihr au Yémen ». M. Maâti Monjib (Université Mohammad V-Rabat) a centré ses recherches sur « Ben Barka : la mémoire d’un martyr, le savoir d’un grand homme ». « Figure emblématique du panthéon du nationalisme et de l’opposition au Maroc, Ben Barka (à la fois) héros et martyr, continue de déchaîner les passions », a-t-il déclaré, avant de lancer sa réflexion sur « le pourquoi d’une telle “longévité posthume” ». Une autre interrogation a été enfin relevée par M. Mustapha Qadéry (BNRM-Rabat), celle de savoir si les martyrs constitueraient « de nouveaux saints ». Il y a répondu à la lumière de l’exemple de Driss Benzekri, « le héros sanctifié ». L’objectif de son intervention a été d’analyser le processus « où la légitimité de la lutte pour l’indépendance a cédé le pas à la légitimité du combat pour la démocratie et les droits de l’homme ».
    En dépit de la différenciation constante entre l’idéologie et l’histoire, la réalité vue et celle vécue, ce colloque aura démontré l’importance de la mémoire dans la connaissance de l’histoire et, partant, la nécessité dans la région d’homogénéiser les expériences autour de récits porteurs de messages communs.

    Sandra NOUJEIM
    L’Orient-Le Jour
    18.09.2008

    Leave a Reply