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    Les Gardiens de la République

    La foule citoyenne du 14 Mars ne dort pas. Elle refuse de se laisser endormir, même quand certains de ses leaders éprouvent le besoin de se laisser bercer par certains chants de sirène. C’est cette foule d’individus qui, plus que jamais aux aguets, comme Circé la magicienne, accourt au contraire dans un élan salvateur pour mettre en alerte ses Ulysse de chefs de file et les prévenir contre tout naufrage potentiel qui pourrait guetter la révolution du Cèdre et avec elle l’ensemble du Liban. Durant deux ans, depuis les législatives de 2009, le public de l’intifada de l’indépendance n’a eu de cesse de demander aux politiques de mettre de la cire dans leurs oreilles pour se prémunir contre les ambitions dévorantes du parti divin et de son arsenal céleste, ou encore contre les mirages du palais des Mouhajirine et les mensonges du régime syrien. Une fois cela acquis, c’est en Orphée que ce public s’est transformé dimanche pour sauver l’Argos libanais, réduire au silence les vitupérations des sirènes par une atmosphère de liesse générale et de brouhaha de vie, faire définitivement tomber le mur de la peur, briser le mythe de supériorité, voire d’invulnérabilité, de cet index brandi périodiquement par le guide spirituel de la révolution islamique au Liban comme une menace pesante, permanente, sur les écrans de télévision.

    La foule citoyenne du 14 Mars veille toujours, inlassablement, comme un infatigable guetteur. Elle l’a encore prouvé dimanche en se rendant par centaines de milliers au cœur de la cité pour réclamer la fin de la tutelle des armes qui pervertissent depuis cinq ans le système politique libanais. Pour réaffirmer aussi l’impossibilité de cette cohabitation forcée entre Athènes et Sparte, qui inféode, puissance martiale oblige, la première à la seconde, l’État au mini-État, la règle de droit au pouvoir de fait, la culture au revolver, le Liban à l’Iran et la Syrie.

    Combien en fallait-il, de culot, de toupet, pour lui demander de rester sous l’emprise des bras de Morphée, de renoncer à son devoir, à sa vocation, à sa mission, par cette belle journée libératrice de printemps ?… Qu’à cela ne tienne, les propos de Michel Aoun et l’affront mesquin qu’ils comportent – « Vous l’aurez mérité s’ils utilisent les armes contre vous… » – n’auront étonné personne.

    D’autant qu’ils émanent spécifiquement de l’hypnotiseur en chef, celui qui a si bien su lui-même endormir une partie de ses partisans qui applaudissent désormais machinalement à toutes ses errances – y compris même le souhait que le mal survienne et que le sang gicle !

    Certes, le 14 Mars a réussi dimanche un tour de force quasi inespéré, dont les conséquences politiques et symboliques sont énormes. Cependant, cette rédemption – car il s’agit bien plus d’une rédemption d’un directoire par son public que d’un mandat renouvelé – est lourde de signification et impose une masse de responsabilités à tout un chacun. Pour la première fois depuis 2005, le 14 Mars est invité à passer à l’action, à saisir un momentum qu’il a lui-même façonné dimanche à travers un nouveau moment fondateur, ce qui suppose la nécessité de préserver le souffle et la sveltesse d’un coureur de marathon parce que la lutte pour venir à bout du joug des armes sera dure, ardue et de longue haleine – Saad Hariri en a d’ailleurs donné le ton dimanche avec sa prestation à la tribune. Cela implique aussi un besoin de faire preuve de cohérence, de témérité et de transparence avec son public, dans le cadre de ce contrat renouvelé. Après tout, le public souverainiste a aussi besoin de rêver. Il ne faut pas négliger cette part de rêve inhérente à tous les mouvements révolutionnaires. L’opposition devrait donner des ailes au 14 Mars et lui permettre de s’attaquer, sans aucun tabou, à tous les sujets politiques et de société dédaignés, délaissés au cours des dernières années, notamment tout ce qui pourrait la mettre dans un rapport de proximité étroite avec la société civile généreuse et hyperactive. Cela nécessite enfin la mise en place d’une stratégie politique avec des moyens de bord : la bataille pour le rétablissement du monopole de la violence légitime aux mains de l’État et du rétablissement intégral de la souveraineté ne se fera pas en un jour, et seule une pression continue de la rue, accompagnée d’une dynamique politique à tous les niveaux, pourrait maintenir l’élan nécessaire pour réaliser les objectifs fixés.

    Il convient même de se demander si, après le référendum contre les armes dimanche place de la Liberté, le Liban n’a pas urgemment besoin, désormais, de ses propres traités de Westphalie dans leurs deux volets, interne et externe, Münster et Osnabrück pour venir à bout de la tutelle des armes et refonder son contrat social sur de nouvelles bases.

    Or c’est là que le bât blesse. Il faudra faire encore beaucoup pour faire vaciller la suprématie des armes, tant sur le plan interne qu’externe. Les blocages qui persistent sont en effet nombreux. Et ils mènent tous à la même question, que le 14 Mars politique préfère, pour l’instant, ne pas se poser à la forme active : un changement quelconque des rapports de force est-il possible si la contagion du changement démocratique ne touche pas de plein fouet Damas et/ou Téhéran ?

    Michel HAJJI GEORGIOU
    L’Orient-Le Jour
    15.03.2011

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