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    Sous les pavés, Tripoli

    « La manifestation dérape à Tripoli », « Explosion d’une grenade à Tripoli », « La poudrière de Tripoli »… La rubrique actualités du moteur de recherche Google foisonne d’articles de ce type. À croire que la capitale du Liban-Nord ne rime plus aujourd’hui qu’avec « conflit ». Mais la ville a bien plus à offrir que l’image violente qui lui colle à la peau, et veut le faire savoir.

    Dans le bureau du secrétaire au président de la municipalité de Tripoli trône une immense peinture du jardin de la place Tell, qui fait face à l’hôtel de ville. Au premier plan, un enfant aux joues roses tient un chien en laisse. Derrière, près de la fontaine, un vendeur de ballons discute avec une mère de famille tandis qu’un touriste les prend en photo pour son album de vacances. Tout autour d’eux, assis sur les bancs verts, des promeneurs du dimanche lisent le journal en prenant un bain de soleil. Pourtant, après un rapide coup d’œil par la fenêtre, on se demande où l’artiste a bien pu trouver son inspiration. Le trafic automobile si dense à cette heure de la journée empêche presque de discerner l’entrée du parc, fermé pour cause de travaux. Le garçon aux joues roses a disparu, de même que le vendeur ambulant. Le touriste étranger reste, lui, introuvable. Dans cet immense terrain vague où s’activent les ouvriers municipaux, seules les oranges trop mûres et non ramassées à temps donnent encore un semblant de couleur au lieu.

    Il semble bien loin le temps où Tripoli – du grec Tripolis – était surnommée « l’odorante », en raison du parfum de fleur d’oranger qui embaumait la cité. Les arbres fruitiers ont aujourd’hui presque tous disparu, remplacés par le béton, omniprésent depuis la place Abdel Nasser jusqu’à la rue Port Saïd, qui rejoint le port d’el-Mina.

    « Avec des associations locales, nous avons développé un projet pour planter des arbres à Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen », plaide le président de la municipalité, Nader Ghazal. Des quartiers dont les noms ne sont jusqu’ici que peu associés à la verdure et l’environnement. C’est d’ailleurs l’un des malheurs de Tripoli : ne jamais être considérée qu’à travers le prisme – réel ou imaginé – des conflits sectaires. « Bien sûr, des tensions existent, affirme l’ancien député de Tripoli, Misbah Ahdab (vice-président du Renouveau Démocratique), natif de la ville. Mais les médias se précipitent pour expliquer qu’une grenade a explosé et oublient de parler du reste », regrette-t-il.

    Le reste. Comme la riche histoire mamelouke de Tripoli, qui s’étale encore sur les façades des caravansérails de la vieille ville : celui des savons, des couturiers (Khan al-Khayatine) ou encore des soldats (Khan al-Askar). La grande mosquée, construite sur les ruines d’une cathédrale du XIIIe siècle, fait aussi partie de ce riche héritage. « Bien souvent, on oublie que Tripoli est la deuxième ville du Moyen-Orient, après Le Caire, en termes de patrimoine architectural mamelouk », rappelle Misbah Ahdab. L’influence de cette puissante dynastie d’anciens esclaves affranchis se retrouve jusque sur les hauteurs de la vieille ville, avec la citadelle Raymond de Saint-Gilles, renforcée après la prise de Tripoli des mains des croisés en 1289. L’histoire inonde la cité. Mais, de l’aveu même du moukhtar, la ville « n’utilise pas 10 % de son potentiel touristique ».

    À qui la faute ? « Tripoli n’a jamais fait partie des préoccupations premières du gouvernement. Ni même des suivantes », lance le jeune élu. Et tandis que le Liban post-guerre civile s’est doucement remis de ses plaies, la ville est restée comme figée dans le temps. Sale et bruyante pour les Cassandres, traditionnelle et authentique pour les autres, Tripoli divise. Mais ne laisse pas indifférent. Margaux, Française résidant à Beyrouth, se classe plutôt dans la deuxième catégorie : « En arrivant, j’ai cru me retrouver à Damas », déclare-t-elle. Est-ce cette odeur d’épices et de viande crue qui vous prend au nez dans le souk aux parfums (al-Tarrine), ou bien l’abondance des niqabs dans le bazar aux étoffes ? À moins que ce ne soit juste la proximité de la frontière syrienne qui achève de donner à Tripoli son image d’ancienne capitale aux mœurs conservatrices.

    L’alcool se fait rare dans la cité, et c’est par exemple dans la rue Minot – et non Monnot – de la bourgade voisine d’el-Mina que la jeunesse tripolitaine choisit de s’encanailler. La semaine seulement : « Le week-end, les jeunes partent tous faire la fête à Batroun », nous dit Safa, jeune employée à la municipalité. Et cette amoureuse de Tripoli de déplorer que le patrimoine culturel et historique de la ville reste méconnu de la plupart de ses habitants.

    Safa le confesse volontiers : « Au moins la moitié des Tripolitains ne sont jamais entrés dans la citadelle ! » À leur décharge, celle-ci ressemble en ce moment à la place Tell – et pas celle du tableau : les travaux de restauration, financés par l’Agence française de développement (AFD), devraient encore durer quelques mois. Pourtant, des efforts ont été faits pour attirer les touristes, libanais ou non.

    La municipalité a, par exemple, installé des panneaux dans toute la vieille ville pour permettre aux badauds de se repérer dans le dédale de ruelles : trouver la superbe façade de la Madrasa Qartawiyya ou rentrer dans le hammam Ezzeddine, tout juste restauré, ne devrait plus poser problème. De même, des partenariats ont été créés. Ainsi, la ville de Lyon et la région Rhône-Alpes apportent leur concours à la création de circuits touristiques et aident à la formation de guides issus de Tebbaneh et Jabal Mohsen. L’objectif, louable, étant de réintégrer ces quartiers à problèmes dans le jeu économique.

    « On a besoin que Tripoli soit vue sur la carte », conclut Nader Ghazal. Et plus seulement pour ses problèmes politiques. Et de formuler un souhait : « La ville doit redevenir ce qu’elle a toujours été : un lieu de fraternité entre les communautés. » La donne pourrait-elle changer avec l’arrivée d’un Tripolitain au Sérail ? « Je le crois », plaide le jeune élu, porté voilà neuf mois à la tête de la municipalité grâce à la formation d’une liste consensuelle soutenue par trois Premier ministres : Saad Hariri, Omar Karamé et… Nagib Mikati.

    Un enthousiasme qui n’est pas partagé par tous les habitants. « Karamé a bien été à la tête du gouvernement, et Mikati aussi. Et rien n’a changé au niveau économique », raconte, désabusé, un commerçant du vieux Tripoli. Affaire à suivre.

    Jérémie LANCHE
    L’Orient-Le Jour
    03.03.2011

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