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    Les raisons de la colère

    Le capitaine Samer Hanna est mort, tout le reste est bagatelle, tout le reste est peccadille. Le fils de Batroun est mort et sa terre natale le pleure, cette même terre à qui on a voulu faire croire que les vessies sont bien des lanternes, que le vert peut être orange et que le jaune peut s’allier à toutes les couleurs.
    Le capitaine Samer Hanna est mort et toutes les explications, tous les mea culpa du monde ne le ramèneront pas à la vie. Qu’ils ne battent surtout pas leur coulpe, ce serait comme verser des larmes de crocodile, enfoncer encore plus profondément la lame criminelle dans une âme vouée au sacrifice sublime.
    Erreur tragique, agression délibérée, acte prémédité ? Les collines de Séjoud garderont longtemps leur secret, et ce n’est pas l’enquête qui permettra de sonder les intentions, de dévoiler les arrière-pensées.
    Un Hezbollahland sur les ruines du Fatehland ? L’interrogation est superflue et la réalité, loin de correspondre à la fiction véhiculée, est une gifle quotidienne assénée à l’autorité, à l’État de droit, une violation de la simple notion de souveraineté.
    Mai-août : quatre mois séparent deux dérapages, deux dérobades, une double négation des positions affichées, des professions de foi matraquées comme autant de mensonges éhontés. Une double déviance des « victoires divines » fourvoyées, une première fois à Beyrouth-Ouest, une deuxième fois sur les hauteurs de Séjoud. Des « lignes rouges » qui se dessinent subrepticement, qui couvrent progressivement des réseaux de télécommunications parallèles, des territoires échappant au contrôle de l’État, qui prohibent la simple évocation des sujets qui fâchent, qui dévoilent les intentions pernicieuses.
    Un gâchis monumental, le péché originel qui a fait éclore, qui a propulsé au grand jour les fruits pourris de l’intégrisme, celui qui a pulvérisé, hier, le camp de Nahr el-Bared, attenté à l’armée de la manière la plus odieuse, et qui tente aujourd’hui d’étouffer Tripoli sous une chape de plomb tchadorisée.
    Au Liban des dix-huit communautés tout est intrinsèquement emmêlé, intimement lié, les mêmes causes produisant les mêmes effets, les mêmes provocations suscitant les mêmes désastreuses réactions. Une boule de neige explosive, visible à des années-lumière, et que personne ne veut freiner, que personne ne veut détourner de sa trajectoire meurtrière.
    Nulle intention ici de faire le procès de quiconque, de lancer la chasse aux sorcières : les professionnels du genre occupent largement la scène et les accusations de traîtrise, d’inféodation à l’ennemi, qu’il soit sioniste ou impérialiste, sont particulièrement galvaudées. Mais les évidences sont accablantes, les faits indéniables et nul ne s’aventurerait à les nier, surtout après le flagrant délit de Séjoud.
    Dire que le Hezbollah en sort grandi, renforcé, serait une galéjade. L’embarras est réel et la porte de sortie difficile. Après les événements de mai dernier, l’accord de Doha était venu bien à propos pour dégager le parti islamiste du guêpier dans lequel il s’était fourvoyé, une victoire à la Pyrrhus qui avait, alors, attisé les rancœurs sectaires et communautaires.
    Mais, aujourd’hui, après la récidive, celle qui compromet toute stratégie défensive commune avec l’armée, quelle issue de secours peut encore espérer le Hezbollah ? Celle que lui offrirait Israël qui multiplie les menaces depuis un certain temps, ou celle qu’il ouvrirait lui-même faisant d’une pierre deux coups : détourner les regards de ses dérives internes et reconstituer sa virginité, celle perdue dans les dédales du sectarisme et de l’intolérance. Mais la ficelle serait alors trop grosse et le prix du sang c’est, une fois de plus, la population du Sud qui le payerait, un rite sacrificiel si viscéralement lié à la communauté chiite.
    Une communauté qui a commémoré hier le souvenir de Moussa Sadr, l’homme qui lui a redonné sa dignité, qui lui a ouvert le cœur de ses autres partenaires libanais.
    Une communauté qui ne peut également oublier Mohammad Mehdi Chamseddine, l’homme du dialogue, de l’ouverture sur l’autre, de l’entente islamo-chrétienne sous la seule férule de l’État.
    Une communauté aujourd’hui sous séquestre volontaire et qui se retrouve entraînée dans des conflits sans fin, embarquée dans une expédition qui ne peut se poursuivre, se conclure que sur les ruines de l’État.
    Moussa Sadr et Mohammad Mehdi Chamseddine en pleureraient de rage et de colère.

    Nagib AOUN
    L’Orient-Le Jour
    01.09.2008

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