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    Jours de moisson

    Dans le monde arabe, rien ne sera plus jamais comme avant.

    La révolution égyptienne continue de donner lieu à des lectures obsolètes, qui ne prennent pas en compte la mutation profonde opérée dans la région. Le phénomène nouveau est encore abordé sous un angle monolithique, idéologique et identitaire, alors que ce qui se déroule au Caire est une véritable dynamique postmoderne, une lente montée vers la conscience de la part d’une masse d’individus.

    La preuve de cette nouveauté, c’est l’incertitude totale provoquée par cette déferlante. Chacun se réfugie donc derrière ses barricades traditionnelles pour se protéger du « monstre » qui fascine et effraie à la fois.

    Du côté de l’Iran et de la Syrie – ainsi que, par extension, de leurs instruments locaux – voilà qu’on met en relief le vieux discours idéologique sur la chute de « l’arrogance internationale » et de ses suppôts, pour tenter de masquer ses propres angoisses avec des attitudes pseudo-triomphalistes. En dissimulant mal, cependant, les menaces et les mesures répressives adoptées ces derniers jours pour empêcher l’opposition dans chacun de ces deux pays d’emboîter le pas à la Tunisie et à l’Égypte. Naturellement, vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. Le mouvement de libération du tyran ailleurs devient, chez soi, « un complot sioniste international ». La machine idéologique active ainsi le mécanisme qui, pense-t-elle, figera les réponses et les fera disparaître – emportant avec elle, du reste, ne serait-ce que virtuellement, le danger qui pointe à l’horizon. Il n’y a rien à dire, le carcan idéologique est une douce illusion de sécurité.

    Ailleurs, dans une attitude identitaire minoritaire, la peur empêche de saisir l’ampleur de l’événement inédit. La tortue paniquée rentre aussitôt la tête dans sa coquille en pleurant le tyran déchu et en maudissant le changement et, avec, les soulèvements démocratiques : n’a-t-elle pas été éduquée dans la terreur de ce jour honni où, une fois le « père du peuple » disparu, ce serait le chaos et l’avènement des extrémistes ? La propagande classique n’a-t-elle pas réussi à convaincre cette tortue qu’elle devait aimer son tyran, parce qu’il est la source unique de stabilité et de protection ?
    Ces deux postures sont désormais plus que jamais archaïques. Or elles paralysent la pensée et empêchent de contempler comme il se doit l’extraordinaire beauté de ce qui se déroule dans le monde arabe. Ce sont des postures qui continuent de reproduire le vieux schème de la servitude volontaire. Ce qu’elles ont en commun ?
    Une angoisse profonde : la liberté.

    Hors de ces deux attitudes, est-ce donc la hantise de l’essentiel, du néant ? La liberté est-elle à ce point effrayante ? Car ce qui se produit dans le monde arabe est similaire au mouvement qui, à la fin des années 80, avait pavé la voie à l’implosion de l’Union soviétique. La révolution informatique et la création d’espaces virtuels libres, comme Facebook, Twitter ou YouTube, ont permis l’expansion à l’infini de la confiance en soi et du processus d’individuation. Chaque individu est devenu un leader d’opinion, capable de fonctionner en réseau avec d’autres individus, de mettre en commun, de diffuser un climat de liberté, sans plus avoir peur de rien. Cette dynamique a modifié quelque peu les rapports qui prévalaient jusqu’à présent dans le monde arabe : plus besoin en effet d’un leader providentiel quelconque qui viendra donner le signal de la révolte. Chaque individu devient autonome, responsable, un catalyseur en soi… Les rapports ne sont plus fondés sur une verticalité quelconque, sur un rapport dominant-dominé, mais sur un rapport horizontal, réticulaire, associatif – ce qui explique en partie qu’aucun leader politique n’ait pu s’approprier le mouvement ou s’imposer comme le chef historique ou emblématique.

    Or cette expansion de la conscience, qui est expansion de la liberté, rien ne peut l’arrêter. Ni les armes, ni la terreur, ni la violence morale, ni la tyrannie. Prendre goût à la liberté, c’est ne plus aimer qu’elle, et en vouloir toujours plus – surtout si, de surcroît, on cherche encore à vous la confisquer.

    Ignorer cette mutation, qui n’a rien à voir ni avec la cause palestinienne, ni avec « l’impérialisme », ni avec la moindre idéologie nationale ou partisane, c’est passer aujourd’hui à côté de l’histoire. Le peuple égyptien, comme le peuple tunisien, a pris son destin en main. Il l’a forcé, comme l’écrivait Samir Kassir, las d’être toujours l’anecdote de sa propre histoire, pour sortir enfin du malheur consubstantiel. Et plus les autres régimes tyranniques chercheront à se prémunir contre cette contagion de la liberté par la modernité, plus ils contribueront à précipiter leur propre chute.

    Le 14 mars 2005 avait été une première expansion de ce champ de conscience, de cet amour de la liberté, dans le monde arabe. Une révolution restée inachevée, en raison, d’une part, du travail de sape systématique de deux ennemis farouches de la démocratie et de la liberté, Damas et Téhéran, et, de l’autre, d’un manque de clairvoyance de leaders vite récupérés par les vieux réflexes traditionnels libanais et par les systèmes arabes sclérosés.

    Pour le 14 Mars, le vent de liberté qui souffle sur le monde arabe devrait être une source de fierté et de renouveau, pas d’embarras. C’est l’occasion unique et inespérée de se réconcilier avec son public, qui a toujours été avant-gardiste, surtout lorsque ses leaders se montraient dignes de la confiance qui leur était accordée. Il est temps de mettre fin une bonne fois pour toutes à la confusion qui a trop longtemps régné sur l’identité de cette dynamique : le printemps de Beyrouth était, en puissance, une dynamique nationale et arabe, civile, démocratique, pacifique et moderne.

    L’histoire ne présente pas tous les jours des occasions de rédemption, et le temps presse : l’hiver du Liban est bientôt fini, et les bourgeons commencent déjà à refleurir.

    Michel HAJJI GEORGIOU
    L’Orient-Le Jour
    14.02.2011

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