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    Sparte vs Athènes : retour au Péloponnèse

    De toutes les erreurs – nombreuses – commises par le 14 Mars au cours de cette guerre du Péloponnèse qui se déroule actuellement sur le territoire libanais, la plus grande est sans doute celle d’avoir démobilisé ses troupes après les législatives de 2009, comme au lendemain de l’intifada de l’indépendance en 2005.

    La bataille de 2009 avait été gagnante parce que le diagnostic du 14 Mars durant la bataille électorale était le bon, à savoir qu’aucune République n’est viable à l’ombre des armes du Hezbollah ; qu’Athènes et Sparte resteront à jamais deux modèles inconciliables ; que toute la magnificence des 14 mars 2005 finit, au bout du compte, par s’étioler, à trop s’enliser dans le jeu démocratique lorsque ce dernier est vicié par le poids matériel, moral et symbolique des armes.

    La formule née de 2009 était bâtarde, elle ne pouvait pas survivre : d’un côté une majorité légitimée par les urnes, de l’autre une minorité superpuissante grâce à ses armes. Un pouvoir contraint par ses parrains régionaux naïfs d’accumuler concession sur concession, face à une opposition surdopée par Damas et Téhéran et tous les jours plus menaçante à l’égard de la société : « Nous ferons soixante-dix 7 mai 2008 s’il le faut… »

    Le résultat est évident. Une fois de plus, les armes du 7 mai ont tranché l’équation au Liban. Sparte a effacé Athènes. C’est par l’usage de la contrainte – avec vice de consentement flagrant – sur les députés de « la liste de la honte », emmenée par Walid Joumblatt, que « l’équation démocratique » a basculé en faveur du 8 Mars.

    La formule de 2011 pourrait certes être débarrassée de cette schizophrénie intolérable si le camp du 14 Mars décide de ne pas participer au nouveau gouvernement et se retranche dans une opposition totale à l’hégémonie milicienne du Hezbollah. Athènes recouvrerait alors sa dignité et partirait, forte de son rayonnement culturel, en guerre ouverte contre les fantasmes martiaux de Sparte.

    Car il ne faut pas s’y tromper : si Nagib Mikati jouit jusqu’ici d’un certain crédit aux yeux du monde entier en tant que personnalité indépendante et qu’homme d’affaires à succès, il reste qu’il a été le cheval de course de Damas et de Téhéran, et que pèse désormais sur lui un terrible soupçon, une terrible suspicion : celle d’ouvrir grand la voie, derrière son visage avenant, à un retour de la tutelle syrienne sur le pays du Cèdre, et à une mainmise totale du Hezbollah sur l’ensemble de l’appareil étatique libanais. Car il pourrait bien se retrouver bientôt à la tête d’un gouvernement fantoche et façonnable, mis en vitrine par Damas et Téhéran dans le seul but d’endormir les Libanais, de mieux les hypnotiser. Une sorte de Kaa susurrant « Trust in Me » avec ses grands yeux à l’ensemble des Mowgli du Liban, dans un remake sordide du Livre de la jungle de Kipling. Le python sournois de service étant, ici, Damas et le Hezbollah.

    Cette image, Nagib Mikati ne peut pas la dissiper par de vaines paroles. Il ne pourra pas être « centriste » et « consensuel » s’il œuvre à torpiller le tribunal et se range au côté des assassins contre les victimes, ou si la question des armes du Hezbollah, cet immonde cancer qui ronge petit à petit la République, ne monopolise pas désormais toute l’attention politique. Car ces deux questions sont au cœur de la tempête qui ravage le pays. Le Premier ministre désigné ne pourra pas simplement enfouir sa tête dans le sable pour mieux les occulter. Et ce n’est que lorsqu’il aura pu apaiser les appréhensions des forces du 14 Mars à ce niveau qu’il pourra les gagner à sa cause et les compter au rang des participants au nouveau cabinet.

    Oui, les paroles creuses ne suffiront pas. Car ce n’est pas l’avenir politique de telle ou telle personnalité politique qui est en ce moment sur le tapis. Ceux-là ne sont que des chevaux de course enfourchés par l’histoire…

    Ce qui se joue en effet maintenant n’est rien moins que le visage, sinon l’âme du pays, son avenir culturel et politique, sa place au sein de la communauté internationale, sa culture libérale, son modèle démocratique…

    La réalité, celle que personne ne veut oser reconnaître, c’est que Hassan Nasrallah s’enracine progressivement dans l’esprit des Libanais comme le seul dépositaire du pouvoir au Liban, celui qui décide de tout, celui qui a le droit de vie et de mort sur tous ; un guide spirituel de la République, un waliy el-faqih local, qui gouverne le Liban de son périmètre de sécurité et par arsenal divin, et dont l’ensemble des Libanais attendent désormais, à la manière du Big Brother d’Orwell dans 1984, les apparitions télévisées pour savoir si le soleil se lèvera demain ou pas.

    À l’heure où le peuple tunisien s’est débarrassé de Ben Ali, où le peuple égyptien se révolte dans les rues du Caire, où le peuple syrien est avide de retrouver un peu le parfum enivrant des roses trémières, et où un vent de liberté et de démocratie souffle sur l’ensemble du monde arabe, est-il possible que le Liban, initiateur du mouvement révolutionnaire en 2005, puisse avancer à reculons dans le temps, vers les ténèbres d’une dictature des mollahs libanisée ou d’une nouvelle tutelle syrienne plus hip et trendy ? À l’heure où la région entière découvre Athènes et ses splendeurs, le Liban peut-il se laisser séduire par la caste militariste spartiate, qui, à Téhéran, multiplie jusqu’à l’heure les pendaisons des cadres et étudiants de la révolution verte ?

    Non. Cela, l’opinion publique libanaise ne saurait l’admettre, car c’est elle qui est la seule, l’unique dépositaire de la révolution du Cèdre, et c’est elle qui, tôt ou tard, en toute maturité et sans le moindre signal de quiconque, comme en 2005, descendra dans la rue pour forcer son destin.

    Cette fois, Athènes vaincra.

    Ce n’est pas pour rien après tout que, sur la stèle commémorative érigée dans une rue d’Achrafieh à la mémoire de Samir Kassir, premier martyr de l’après-intifada de l’indépendance et sans conteste héraut de la nouvelle Nahda, on peut lire : « Pour que le Printemps de Beyrouth reste le Printemps des Arabes… ».

    Michel HAJJI GEORGIOU
    L’Orient-Le Jour
    01.02.2011

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