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    Leur dolce vita

    Quatrième semaine de 2011.

    Il n’y a pas que l’effet papillon. Ce n’est pas juste une contamination, positive soit-elle ou négative. Ce n’est pas seulement un monstrueux, un vital ras-le-bol, un déterminisme forcené ou l’expression désespérée d’un instinct de survie qui n’a plus rien à perdre. Ni une question de (bon) timing. Il y a définitivement autre chose. Quelque chose du ressort de la tragédie. Quelque chose d’écrit et que cent et un dieux regardent, le sourire aux lèvres.

    Ce qui s’est passé en Tunisie, ce qui s’opère encore tout doucement au Yémen et en Jordanie, ces sinistres immolations ici et là et même cette rumeur insensée à propos d’une femme qui aurait entamé à Djeddah un mouvement en faveur d’un changement de régime, tout cela fascine : les Bastilles qui s’écroulent et les peuples qui se transcendent sont une mythologie phénoménale, une Iliade fabuleuse, et les Libanais, persuadés d’avoir donné le la en 2005, souhaitent juste à leurs frères et sœurs arabes de tout faire pour éviter la naissance ou la croissance d’un clone ou d’un équivalent du Hezbollah et de Michel Aoun qui viendraient tout gâcher, remettre tous les compteurs de nouveau à un horrible zéro. Cela fascine, mais cela inquiète aussi, dangereusement : l’après-Ben Ali s’annonce atrocement difficile, et lorsqu’il n’existe a priori aucune opposition en bonne et due forme, intelligente et visionnaire, fondamentalement vouée à sanctifier la démocratie, les libertés, l’État de droit et la justice, et pleinement préparée à prendre la relève, toutes les craintes explosent.

    Et puis il y a l’Égypte. Si loin si proche. Cette Égypte qui finissait de ressembler à tout sauf à l’Égypte que le monde adorait, cette Égypte indolente et fellinienne, féconde, tellement féconde, mère nourricière et diva alanguie, l’Égypte de tous les fantasmes et l’Égypte à la proue d’un collectif arabe tolérant et exemplaire, pluriel et convivial ; l’Égypte capitaine politique de ce navire arabe qui avait tout pour être un des paquebots les plus impressionnants et les plus productifs de la planète et qui n’est plus qu’un radeau gémissant et gueux, l’Égypte enfin, véritable et unique (grande) sœur de ce Liban que l’on a voulu trop vite, trop imprudemment et d’une manière niaisement simpliste parachuter dans une famille qui n’est absolument pas la sienne.

    Ce sera bien la faute, et seulement la sienne, du dernier des pharaons si cette Égypte bascule entre les mains hystériques des Frères musulmans – et l’immense majorité des Égyptiens, ces éventuels futurs néo-Iraniens post-chah n’auront plus que leurs yeux pour pleurer. Ou trembler si c’est l’omniscient Omar Sleimane (chacun a le Sleiman qu’il peut, avec ou sans e…). Si Hosni Moubarak tombe, tout et tout le monde peuvent alors tomber : le trône du vieux raïs ayant toujours été considéré comme le plus solide, le plus inexpugnable de la région.

    Tout, de l’Iran des ayatollahs (les incidents qui ont accompagné la réélection d’Ahmadinejad sont un joli brouillon) à la Syrie des Assad (où ils ont préféré essayer de prévenir à l’avance en dynamitant carrément le réseau Internet du pays – comme si en 1789, les Français avaient Internet, Facebook, Twitter, Vodafone ou Blackberry…), en passant par la hachémite (jusqu’à quand ?)

    Jordanie du bon roi Abdallah II… Le tout sur fond de panique israélienne tous azimuts, quelle que soit cette (bien maigre) satisfaction exhibée à tout va de ne plus avoir à mettre de gants lors de la prochaine guerre contre le Hezbollah, qui sera de facto une guerre contre le Liban maintenant que le parti pro-iranien a réussi son putsch gris.

    Et surtout que pendant que leurs voisins écrivent, mal ou bien – la question n’est pas là – leur histoire, les Libanais, eux, raturent, souillent et anéantissent la leur.
    Ils seraient pourtant bien inspirés tous de ne pas se contenter de regarder vers Tunis, Le Caire et probablement bientôt ailleurs, mais de tenter, fût-ce un minimum, d’en tirer une ou deux leçons. Nagib Mikati devrait s’employer à ne pas confondre bonnes intentions avec mégalomanie et vanité, ni faire croire aux Libanais que lanternes et vessies sont en réalité deux parfaits synonymes. Le 8 Mars hezbollahi-aouniste gagnerait beaucoup à se souvenir que bien mal acquis ne profite jamais, et qu’aucun kalache, aucune intimidation ne pourra remplacer le cri des urnes. Quant au 14 Mars, il est grand temps pour lui de réussir là où il a pathétiquement échoué, sous quelque forme que ce soit, entre 2000 et 2005 (si seulement, et pour une fois seulement, l’indispensable patriarche Sfeir n’avait pas été écouté et les Libanais avaient marché jusqu’à Baabda pour en déloger Émile Lahoud), de réussir ce qu’aucun collectif libanais n’a pu faire : incarner une opposition intelligente, unie, fonceuse, imparable, visionnaire, etc.

    Le Liban n’est pas la Tunisie, a énoncé Walid Joumblatt cette semaine de la place de l’Étoile. Ni l’Égypte, pourrait-il dire demain. C’est vrai : en boutant l’occupant syrien hors du territoire national et hors de la sphère politique locale, et en permettant au 14 Mars de remporter une victoire législative retentissante, le Liban a fait encore plus fort. En grande partie grâce à… Walid Joumblatt.

    La vita, parfois, è bella.

    Ziyad MAKHOUL
    L’Orient-Le Jour
    30.01.2011

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