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    Chaque homme dans sa nuit

    Fais peur au lion avant qu’il ne te fasse peur.
    Omar ibn al-Khattab

    Il faut avoir peur, c’est salutaire. La peur aujourd’hui est bonne conseillère :
    elle fait voler en éclats les idées reçues,
    les conditionnements de masse, le culte du chef.
    Antonio Tabucchi

    Walid Joumblatt selon le caricaturiste Tamer Youssef

    Troisième semaine de 2011.

    Il n’est pas nécessaire d’être le petit père d’une communauté de 200 000 personnes pour aujourd’hui avoir peur au Liban. Exhiber sa peur. N’importe qui a peur. N’importe qui peut avoir peur. Tout le monde a plus ou moins peur. Et a le droit d’avoir peur : de cette peur contre laquelle viennent ricocher, même mollement, dégoût, colère, lassitude, résignation et mille autres scories à même de pourrir un quotidien. Ou une vie. Alors, pour une heure ou une minute, tout le monde se dit à quoi bon ; tout le monde se demande si cela vaut vraiment la peine. S’il est nécessaire pour que justice se fasse, pour que les assassins de Rafic Hariri, de tous les autres martyrs, et leurs commanditaires soient sanctionnés, que la sécurité, la stabilité et la pérennité du Liban soient chaque instant menacées. Que le sang des Libanais gicle de nouveau. Surtout que tout est naturellement su et connu, depuis la genèse, depuis le Ground Zero d’en face bien avant les fuites du Der Spiegel. Alors, tout le monde se pose la question, cent questions, tout le monde serre les poings, tout le monde pèse et repèse le problème, les enjeux, les risques, et tout le monde, pour une heure, un instant, une vie, se dit que non, que sécurité vaut plus, tellement plus que justice. Que toutes les justices du monde.

    Ces gens-là, ces Libanais ont le droit d’avoir peur. Ils en ont sans doute le devoir. Même s’ils ont peur parce que l’autre partie des Libanais les a préparés à avoir peur. C’est effectivement étrange. C’est surtout inouï. Et intolérable.

    Cette légitimité de la peur est d’une perversité folle tant qu’elle n’est pas domptée : soit elle transforme le terrifié en un Pétain de troisième zone, en un Tunisien d’avant le Jasmin, un Espagnol sous Franco, un Turkmène, en un Syrien de l’après-Hama, en un Nord-Coréen, en un Cubain, en un homme ou une femme contraint(e) de courber le dos, de raser les murs, soit cette peur transfigure ce terrifié, l’obligeant à se transcender, à se battre, à résister contre les logiques de mort et les diktats miliciens, sans pour autant jouer au héros ou engraisser un martyrologue. Alain Prost a donné corps à cette peur qui émerge de la conscience, qui découle de l’instinct de conservation et qui doit exister, contrairement à l’autre, la peur qui paralyse, qui fait perdre les dixièmes de seconde et qui doit disparaître.

    C’est évidemment sur cette peur que le Hezbollah, le CPL et leurs petits alliés essaient de construire leur présent et leur avenir politique ; ce plan ne date pas d’aujourd’hui, mais de l’été 2009, une fois que les urnes les ont de nouveau relégués dans une opposition dont ils n’ont jamais su profiter. Si le Hezbollah hésite encore à reproduire son Anschluss de 2008, ce n’est sans doute pas parce qu’il craint la défaite sur le terrain ou une plus grande marginalisation, loin de là, mais parce qu’il sait bien que ce sera l’indiscutable début d’une partition qui ira nécessairement à terme. Le Hezb préfère donc commencer par un autre genre de terrorisme, moins visible, moins officiellement illégal, mais tout aussi retors, sinon davantage : son terrorisme psychologique. La peur d’un nom ne fait qu’accroître la peur de la chose elle-même : chez Harry Potter, prononcer le mot Voldemort est un tabou ; ici, on ne prononce pas, au sein du 8 Mars, les mots mai 2008. On les suggère et c’est encore pire.

    La première victime de cette néoterreur s’appelle Walid Joumblatt.

    En août 2007, le chef du PSP était un lion superbe et généreux : Je mets en garde contre le troc du TSL au détriment de la justice, de la souveraineté et de la liberté, de quelque partie que cela vienne, nous ne permettrons pas ce sale jeu. À l’instant où l’hésitation et la peur vous boufferont ou nous boufferont, nous perdrons la bataille et l’histoire nous maudira. Tirons notre force de ceux qui nous ont précédés sur la voie du martyre, poursuivons notre route jusqu’au nouveau Liban, et traître parmi nous sera celui qui réfléchira à sa façon à un compromis ou à une compromission : dans tous les cas, il sera condamné à mort moralement et politiquement.

    Rien n’a changé, ni localement, ni régionalement, ni internationalement – seul, un 8 mai 2008 est né, engendrant avec lui… la peur. Cette semaine, le chef du PSP a placé son parti aux côtés de la résistance et de la Syrie. Une abdication triste et affligeante, quels que soient l’exposé des motifs du leader druze et son analyse géopolitique. Même si, malgré sa peur, le seigneur de Moukhtara garde l’une des plus belles intelligences politiques qui soit, un sens inné de la mise en scène : d’abord, il a lu un papier, lui qui n’a jamais besoin du moindre support. Cette lecture, flanquée d’une gueule de circonstance, montre parfaitement tout ce qu’elle veut cacher, ce It’s beyond my control résonne encore comme une demande d’absolution : Ce n’est pas ma faute. Cette lecture qui omet ensuite de donner la moindre indication numérique sur ce qui polarise l’attention du monde : les consultations parlementaires de lundi, si tant est qu’elles restent à l’affiche, Nagib Mikati et Mohammad Safadi ont ou auront peut-être des tentations de Venise, totalement inopportunes aussi ponctuelles soient-elles…

    Il existe assurément une connivence tacite, certainement pas voulue mais férocement réelle, entre ceux qui font peur et ceux qui ont peur, une espèce de syndrome de Stockholm. Walid Joumblatt, qui s’est rendu en soirée auprès de Hassan Nasrallah, est profondément, clairement meurtri. Cela n’excuse pas sa décision, mais cela permet d’apprécier encore mieux ce qui est à venir si le tandem syro-iranien (CPL-Hezbollah) arrache le pouvoir, après son échec aux législatives, grâce au terrorisme mental qu’il est en train d’exercer : au pire, une lente mais sûre ayatollahisation du Liban, sa pasdaranisation que centuplera l’engluement du Hezb à monopoliser, après/avec les armes, le système politique libanais, au mieux (?), une re-lahoudisation du pays, sa gangrène, son isolement, un terrible retour à l’avant-2005.

    Que seul un nouvel assassinat du calibre du Saint-Georges pourrait, de nouveau, briser ?
    Oui, mais non.

    Ziyad MAKHOUL
    L’Orient-Le Jour
    22.01.2011

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