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    Le testament de l’imam omniscient

    Il est parmi nous. Oui, il n’a jamais été aussi présent. Aussi essentiel.
    Dix ans après sa disparition, c’est en effet uniquement au présent qu’il faut parler de Mohammad Mahdi Chamseddine.

    Au présent.
    … À l’heure où les attentats d’Alexandrie et de Bagdad sont venus cristalliser toutes les angoisses des chrétiens du Liban, dans un réflexe minoritaire identitaire de repli qu’ils pensent être un réflexe de survie, mais qui ne conduira, à long terme, qu’à un suicide collectif en bonne et due forme…
    … À l’heure aussi où certains pôles au sein de l’une des principales puissances sunnites arabes de la région, l’Arabie saoudite, paraissent manquer cruellement de discernement, n’ayant guère compris, semble-t-il, la portée et la signification du slogan « Liban d’abord », brandi dans la douleur par leurs coreligionnaires libanais, le Premier ministre actuel du Liban en tête…
    … À l’heure, enfin, où le Hezbollah fonce, les yeux fermés, dans le piège de son ennemi juré, Israël, celui du conflit sunnito-chiite à l’échelle régionale, tout en accusant tous ceux qui contestent son hégémonie politique et militaire, soutenue par un Iran néo-impérialiste et istikbari, d’être à la solde de cet ennemi et du complot dont il est l’artisan pour mieux légitimer leur éradication…

    Que nous dit le grand imam ?
    « Je recommande à mes fils et frères les chiites de l’imam, dans chacune de leurs patries, dans chacune de leurs sociétés, de s’intégrer dans leurs peuples, dans leurs sociétés et dans leurs patries, de ne pas se distinguer des autres et de ne pas concevoir de projets particuliers les distinguant des autres (…). Je leur recommande aussi de ne se laisser entraîner par aucun de ces appels qui tendent à les distinguer des autres, sous le couvert de slogans, tels que leur droit à l’équité et à la justice, ou leur statut de minorité parmi d’autres, ayant des droits différents de ceux des autres minorités. Tous ces appels ont été et demeurent un mal absolu qui a énormément nui aux chiites. (…) Ils ne doivent en aucun cas – même face à l’injustice des régimes politiques – essayer d’accomplir, seuls et sans le soutien des forces des peuples auxquels ils appartiennent, des projets de réforme et de redressement. Cela ne fera que leur nuire et ne sera d’aucune utilité à leur société. (…) Durant ces deux dernières décennies, les milieux chiites en général, et les chiites arabes en particulier, ont vu naître un nouveau phénomène : la création de blocs ou de partis politiques dont le but était de revendiquer les droits des chiites, de dévoiler leur personnalité ou de protéger leurs droits. Après observation de leur évolution, il est apparu que ces formations n’ont rien réalisé ; bien au contraire, elles ont conduit à moult crises, accroissant la peur et la méfiance des autres musulmans, dans la même société, à l’égard des chiites. Elles sont ainsi parvenues à isoler ces derniers de la vie publique, d’une façon ou d’une autre, empêchant toute interaction avec le système d’intérêt commun. »

    Tels sont, en substance, les trois premiers paragraphes du Testament de l’imam Chamseddine. Ils semblent avoir été écrits hier. Et Dieu qu’ils paraissent cruels : pour le Hezbollah d’abord, qui s’ingénie depuis cinq ans à tout faire pour « isoler la communauté chiite de l’intérêt commun », rien que pour des enjeux de pouvoir ; mais aussi pour toutes les communautés libanaises, de plus en plus récupérées par le démon de l’identitaire, incapables de faire prévaloir la logique du dialogue et de l’intérêt commun sur le communautarisme le plus étroit et les enjeux de pouvoir.

    Qu’y a-t-il donc de si difficile à comprendre dans ce texte beau, transparent, lumineux et diaphane de l’imam Chamseddine ? Pourquoi le Liban s’ingénie-t-il à ne jamais reconnaître à leur mesure ceux qui veulent contribuer à lui faire du bien, c’est-a-dire à promouvoir une culture de paix et de convivance, loin de la violence et de la discorde ? Pourquoi la voix de la raison doit-elle toujours être couverte par la démagogie des boutefeux et des matamores ?

    Quel mot recèle encore de l’ambiguïté dans le principe « Le Liban est une patrie définitive pour tous ses fils », ou encore dans le sage conseil de l’imam Chamseddine « Gardez-vous surtout d’avoir recours à un étranger contre un prochain » ? Quelles sont les zones d’ombre qui empêchent encore les principaux concernés à saisir qu’ils ne peuvent exister ensemble que dans le cadre d’un espace commun, celui de l’État, ce qui suppose évidemment que ce dernier ne soit investi par aucun parti ou aucune communauté ou par aucun camp politique ; mais un lieu pour tous, celui de l’intérêt général, de l’alternance démocratique et de la préservation des libertés publiques et individuelles ? Pourquoi vouloir à tout prix imposer, toujours en vertu de la logique de la puissance (démographique, militaire, régionale, etc.) une dictature qui n’a plus rien à voir avec l’être libanais ? Comment convaincre que les crises successives découlant de l’usage de la logique de la force – y compris le blocage actuel des institutions pour punir ceux qui attendent le verdict de la justice internationale – aboutiront in fine à l’implosion du Liban, et non à un quelconque rééquilibrage au niveau du pouvoir à l’avantage de tels ou tels communauté, parti ou personnalité politique… ?

    L’on souhaite souvent attribuer à telle ou telle communauté la « paternité » du Liban, quand bien même, dans la réalité, la fondation de ce pays pluriel à l’identité complexe est le fruit d’un processus cumulatif auquel ont pris part non pas des entités communautaires stricto sensu, mais des individus qui ont contribué, contre vents et marées, à préserver le pays des pulsions suicidaires de bon nombre de destructeurs, locaux ou étrangers.

    Mohammad Mahdi Chamseddine est très certainement l’un de ces bâtisseurs. L’un des principaux architectes de l’âme libanaise. Celui qui a eu, peu avant son rappel à Dieu, une véritable révélation, presque divine, au sujet du pays du Cèdre – comme le prouve sa détermination à dicter, malgré la faiblesse et la maladie, cet extraordinaire témoignage de modération, d’engagement et de vie que sont les Wassayas.

    Le Liban de demain sera fidèle à l’esprit de ces principes ou il ne sera plus, semble en effet nous dire l’imam Chamseddine de sa voix faible et chevrotante, mais néanmoins certaine et mue par une foi authentiquement patriote.
    Puisse-t-il toujours veiller, du lieu saint où il se trouve, pour que son Liban, cet idéal d’altérité et de vie commune, continue à exister et exorcise une fois pour toutes ses très nombreux démons.

    Michel HAJJI GEORGIOU
    L’Orient-Le Jour
    10.01.2011

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