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    Justice, vérité et réconciliation

    « La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique. » Jamais cette réflexion de Blaise Pascal n’a paru aussi vraie que dans le Liban actuel. D’un côté, le bras armé d’une milice qui se veut l’instrument même du bien dans sa lutte contre le mal. De l’autre, le bras d’une justice qui a cessé d’être dissuasive ayant perdu l’épée traditionnelle qu’elle porte depuis toujours. D’un côté, un groupe armé jusqu’aux dents et convaincu d’incarner des valeurs transcendantes. De l’autre, un peuple, un pays et un État pris en otages et sommés de choisir entre la paix civile ou la justice.

    Cela fait deux siècles que dure la guerre des factions libanaises. Les dernières cinquante années ont été les plus meurtrières et ont plongé le Liban dans une impasse existentielle totale. Le monde entier avait cru, après le soulèvement du 14 mars 2005, que le peuple libanais avait enfin grandi et qu’il était dorénavant capable de se prendre en charge pacifiquement. C’était, hélas, compter sans la redoutable efficacité des forces d’inertie qui ne souhaitent pas voir changer la règle du jeu, à savoir que le Liban est un théâtre permanent d’une guerre froide entre tribus sectaires qu’il appartient à un étranger influent de gérer. Le présent doit donc trouver, en permanence, sa validité et sa légitimité dans les seuls événements factuels du passé. Il ne peut être une ouverture vers un horizon de liberté, celui d’un avenir de tous les possibles, car il n’est que la morne répétition du passé. Au Liban, il est interdit au temps de s’écouler et de faire son œuvre : cicatriser les blessures, épancher les larmes, laisser faire le deuil, purifier les mémoires, laisser les morts reposer en paix et faire perdre à l’évocation de leur souvenir cette douleur corrosive qui est à la source du désir permanent de revanche.

    Quelque chose aurait-il enfin bougé ? Telle est la question que peut se poser l’observateur à la lecture du récent appel « Pour la justice et la réconciliation » qui exprime l’esprit de la journée du 14 mars 2005, au nez et à la barbe de ces forces dites « 14 Mars » qui ont volé à tout un peuple son rêve en faisant de cet esprit citoyen un instrument au service des compromis sordides de leurs chefferies claniques.

    En 2005, les Algériens furent conviés à se prononcer par voie de référendum, sur une « Charte pour la paix et la réconciliation nationale » censée ramener la paix civile en Algérie. Au nom de la réconciliation, les pires criminels furent amnistiés. Cinq ans après, plusieurs ONG fédérées en une « coalition d’associations de victimes de terrorismes et de disparitions forcées » ont mobilisé la société civile autour d’un « projet pour la vérité, la paix et la justice ». Sans la justice, et la vérité qu’elle permet de dégager, il n’y a pas de réconciliation nationale. Sans justice, il n’y a que l’espoir vain de la trêve. C’est la justice qui est la condition prérequise de la purification des mémoires. C’est par la justice qu’on conjure les démons enfouis dans les poubelles du psychisme humain. C’est par la justice qu’on évacue les pestilences que nos souvenirs et nos rancœurs recèlent. C’est la justice qui nous permet de nous réconcilier avec nous-mêmes et avec les autres.

    Parce que cet appel proclame l’exigence de justice comme préambule à la réconciliation, il est loin de constituer une charte mièvre qui prêche la simple amnistie. De même, en reconnaissant la responsabilité de tous dans les guerres qui ont ensanglanté le Liban, le document ne dilue pas les responsabilités individuelles et ne prône pas l’oubli en consacrant l’impunité. La loi d’amnistie qui a suivi les accords de Taëf s’inscrivait dans une logique de déni de l’histoire et de la mémoire, c’est pourquoi la violence a perduré au Liban. Aucune réconciliation ne peut faire l’économie d’une connaissance, par voie d’une justice équitable, de la responsabilité pénale des commanditaires, instigateurs et auteurs des assassinats politiques commis au Liban. Le dévoilement de la vérité des assassinats est, certes, une consolation légitime pour les familles des victimes, mais également un exutoire d’une haute portée symbolique pour les dizaines de milliers de morts, de handicapés, de tous ceux qui ont été victimes des guerres libanaises.

    Le Tribunal spécial pour le Liban n’est pas un instrument de revanche proclame le document, mais la porte d’entrée vers un nouveau Liban où l’État serait enfin libéré de l’hypothèque que lui imposent les communautés sectaires. Mais, pour parvenir à un tel but et défaire tous les mécanismes d’impunité et de déni de justice et de mémoire, il est impératif que soit également reconnue la responsabilité de l’État libanais pour les agissements de ceux de ses agents qui auraient gravement violé les droits de l’homme. C’est en reconnaissant, aussi, la responsabilité de l’État que le peuple libanais reconnaîtra sa responsabilité collective et pourra entamer sa lente et douloureuse réconciliation avec lui-même.

    Antoine COURBAN
    L’Orient-Le Jour
    11.12.2010

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