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    Document fondateur du Rassemblement pour la Justice et la Réconciliation

    Cet appel s’adresse à toutes les personnes concernées par l’avenir de leur pays et qui ne veulent pas rester les bras croisés dans l’attente de ce qui pourrait arriver. Il les convie à unir leurs efforts et à réfléchir ensemble aux moyens de tourner définitivement la page de la guerre et d’œuvrer, sur base de la justice, à une réconciliation nationale. Il propose pour cela la mise sur pied d’une structure d’action et de coordination – un Rassemblement pour la justice et la réconciliation – qui puisse permettre à la société libanaise d’assumer ses responsabilités dans cette étape cruciale de l’histoire de notre pays.

    I – Depuis plus d’un demi-siècle, le Liban vit en état de guerre permanente, ponctué de trêves plus ou moins longues. La guerre de 1958 fut la première, suivie en 1975 par le long conflit qui dura 15 ans, au bout desquels les camps en présence ont fini par imploser en des guerres intestines. Les conflits intracommunautaires se sont substitués aux guerres intercommunautaires. Durant la même période, cinq guerres avec Israël ont eu pour théâtre le Liban : en 1978, en 1982 qui a conduit à l’occupation de sa capitale, en 1993, en 1996 et la dernière, en 2006, qui a entraîné d’importantes pertes humaines et la destruction de ses infrastructures. Notre pays a également connu une présence militaire palestinienne depuis les accords du Caire (1969), une occupation israélienne qui s’est poursuivie de 1978 à 2000, et une mainmise syrienne sur le pays qui s’est maintenue de 1990 à 2005.
    Les Libanais vivent aujourd’hui sous la menace d’un nouveau conflit, sommés qu’ils sont de choisir entre la justice ou la paix civile. On les somme de renoncer à l’exigence de justice pour les assassinats politiques et les attentats perpétrés depuis 2005. Il leur est demandé d’accepter le fait accompli des armes et de se résigner à vivre en permanence dans la peur les uns des autres, hantés en permanence par les peurs du passé que ravivent les conflits d’aujourd’hui.
    À cette peur des lendemains difficiles s’ajoute chez les Libanais le sentiment qu’ils ne sont plus maîtres de leur destin et que leur avenir se décide hors des frontières nationales, dans des négociations entre les États de la région sur lesquelles ils n’auraient aucune prise.

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    II – Pourtant les Libanais ont, à leur actif, des réalisations communes dont peu de pays de la région peuvent se prévaloir :
    Ils ont été les seuls dans la région à reconnaître et accepter la diversité de leur société et à créer, sur la base de cette reconnaissance, un régime politique basé sur le pluralisme et la démocratie, doté d’une justice autonome par rapport au pouvoir politique. Ils ont été également les seuls, avec l’accord de Taëf (1989), à placer le vivre-ensemble au fondement de la légitimité nationale.
    Ils ont été les seuls, parmi les pays arabes de la région, à avoir libéré leur territoire de l’occupation israélienne sans faire de concessions, forçant Israël à mettre en application une résolution internationale, la résolution 425 adoptée par les Nations unies 22 ans auparavant (1978).
    Ils ont enfin été les seuls dans cette région à se libérer d’une dictature en se mobilisant pacifiquement sans avoir recours à la violence ou à une aide extérieure. Il n’y a pas dans l’histoire de la région, et même ailleurs, l’exemple d’une manifestation, comme celle du 14 mars 2005, qui a regroupé plus du tiers de la population d’un pays et forcé l’armée syrienne à se retirer au-delà des frontières.

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    III – Il est temps pour les Libanais de reprendre en main leur destin national en mettant un terme à ce cycle ininterrompu de violences et de mort, et en renouant avec le « rêve libanais » qui a vu le jour au printemps 2005 : rêve de jouir en paix avec eux-mêmes et avec les autres de la douceur de vivre qu’engendrent la diversité exceptionnelle de leur société et leur capacité exceptionnelle à nouer des liens entre eux et avec le monde.
    La justice est le seul moyen dont ils disposent pour mettre fin à leurs guerres et réhabiliter la règle du droit et de la loi qui est au fondement de leur vie commune. En 1989, au sortir d’un long conflit, ils ont choisi de refonder leur paix civile, non sur un acte de justice, mais sur une loi d’amnistie. Or cette loi n’a pas réussi, indépendamment de l’application arbitraire qu’elle a connue, à tourner la page du passé qui a continué à peser lourdement sur le présent des Libanais, hypothéquant leur possibilité de se projeter dans l’avenir.
    C’est cette exigence de justice qui sert de fondement à un Liban enfin réconcilié avec lui-même. C’est cela qui donne toute son importance au Tribunal spécial pour le Liban appelé, pour la première fois depuis le début de nos guerres, à juger les auteurs d’un crime politique, mettant ainsi fin au régime d’impunité qui a longtemps prévalu aussi bien au Liban que dans la région.

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    IV – Mais pour que cette justice puisse servir à tourner définitivement la page du passé, plusieurs conditions sont nécessaires :
    Il est tout d’abord nécessaire d’empêcher son instrumentalisation par l’un ou l’autre camp. La justice s’adresse aux individus et non aux collectivités auxquelles ils appartiennent. Il n’y a pas au Liban des communautés « innocentes » et d’autres « coupables ». Il est grand temps de mettre un terme à la politique de réduction d’une communauté aux partis ou aux hommes politiques qui prétendent la représenter, politique qui est à la source de tous nos problèmes, car elle fait assumer aux citoyens la responsabilité de décisions politiques que d’autres ont pris pour eux sans même les consulter.
    Il est également nécessaire de ne pas faire d’amalgame entre un acte d’accusation qui initie un processus de justice et le verdict d’un tribunal qui marque son aboutissement. Cet amalgame est dangereux, car il remet en question la notion même de justice, le suspect étant « condamné » avant même d’avoir été jugé et d’avoir pu se défendre. Ainsi, il sera toujours impossible de tourner, sur base de l’exigence de justice, la page du passé.
    Il est enfin nécessaire d’initier un processus de réconciliation de chaque Libanais avec lui-même et avec les autres. Cette réconciliation ne peut se faire que sur la base d’une reconnaissance de notre responsabilité commune dans les guerres qui ont ravagé notre pays, ayant tous, à un moment ou à un autre, eu recours aux armes et recherché dans les guerres que nous nous sommes livrées l’aide de forces extérieures, renonçant de ce fait à notre indépendance et notre souveraineté pour être finalement réduits, sans même nous en apercevoir, au rang de simples instruments dans les guerres qui se sont succédé !
    Cette reconnaissance de notre responsabilité commune est essentielle. Elle ne se situe pas à un niveau politique, mais éthique. L’assassinat de Rafic Hariri n’est pas unique dans son genre, mais il est le seul à faire l’objet d’un procès en justice. À défaut de pouvoir juger tous les autres crimes, il est nécessaire, en vertu de l’exigence de justice et en faveur de tous les morts des guerres libanaises, de reconnaître notre responsabilité morale pour tous les crimes qui ne feront pas l’objet d’un procès équitable. Cette reconnaissance qui réhabilite notre système de valeurs permet de refonder notre vivre-ensemble sur des bases nouvelles.

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    V – Cette réconciliation, pour être effective, doit conduire les Libanais à lever d’abord les hypothèques communautaires qui bloquent la mise sur pied d’un État capable de protéger leur vivre-ensemble et d’assumer ses responsabilités à l’égard de ses citoyens en assurant leurs droits essentiels :
    – Le droit de vivre dans un pays qui ne soit pas un champ permanent de bataille au service d’intérêts partisans ou étrangers, un pays où le monopole de la force n’est pas détenu par des partis politiques ou des milices armées, mais par l’État, seul autorisé à prendre des décisions qui engagent les citoyens.
    – Le droit de vivre dans le cadre d’un État civil où l’individu n’est plus réduit à sa seule dimension communautaire, amputé de sa dimension citoyenne, un État de droit où la loi qui est l’expression de la volonté générale est la même pour tous, où la justice est indépendante du pouvoir politique, où l’administration n’est pas au service d’intérêts communautaires ou partisans, où la participation du citoyen à la vie publique est garantie par une loi électorale moderne, une décentralisation administrative…
    – Le droit de vivre dans une société moderne et ouverte, respectueuse d’elle-même, où le citoyen peut choisir de n’être plus régi par un statut personnel religieux, mais civil, où la femme n’est plus victime de mesures discriminatoires, où le respect de l’être humain est le même pour les nantis comme pour les démunis, pour les travailleurs libanais comme pour les travailleurs étrangers, où les lois imposent le respect de la nature, empêchent les atteintes à l’environnement, préservent le patrimoine historique, protègent la santé des consommateurs…

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    VI – La réconciliation des Libanais devrait également se traduire par une nouvelle vision de leurs rapports avec leur environnement régional. Il ne s’agit plus de solliciter l’aide de l’extérieur dans les luttes internes, mais de participer à transformer l’environnement extérieur régional pour asseoir la paix interne et permettre ainsi au Liban de jouer son rôle dans la mise sur pied d’un nouveau Machrek (Levant) arabe affranchi des servitudes du siècle passé et des conflits interminables qui l’ont marqués et libéré de la violence qui l’habite actuellement. Un Machrek capable de recouvrer le rôle d’avant-garde qui a été historiquement le sien durant la période de la Nahda. Un Machrek qui pourrait jeter les bases d’une nouvelle vision de l’arabité libérée de tout contenu visant à l’exploiter au service d’une religion, d’un État ou d’un parti ; une arabité culturelle qui intégrerait les concepts de diversité, de démocratie, de tolérance, de respect des droits de l’homme, une arabité qui accorderait la priorité à une solution juste et durable du problème palestinien qui est la condition nécessaire pour mettre fin à cet affrontement qui, depuis de longues décennies, entrave le développement du monde arabe et hypothèque ses relations avec l’Occident.

    L’Orient-Le Jour
    09.12.2010

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