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    Mireille et Nadine vont en bateau

    Sculpture de Mireille Honein, Galerie Janine Rubeiz – Photo: Michel Sayegh

    L’art engagé, aussi sublime et sublimé soit-il, a presque toujours un bandeau sur les yeux. Et des boules Quiès. Des pinces à linge sur les narines. L’art engagé porte des gants et souffre d’agueusie. L’art engagé est plein à ras-bord de cette épuisante lourdeur du militantisme. De cette conviction un peu fascisante que seule une vérité, une seule, doit primer, s’imposer et, idéalement, se cloner.

    C’est lorsqu’il se désengage, lorsqu’il propose cent et une vérités, lorsqu’il navigue constamment entre l’obscurité et la lumière, entre le bien et le mal, entre l’obscène et le mièvre, que l’art devient universel et atemporel, qu’il se greffe dans les mémoires collectives et s’incruste dans le patrimoine de l’humanité. C’est lorsque l’art est désengagé qu’il devient éminemment, profondément politique.

    Justement désengagées, libres et sans compte(s) à rendre à qui que ce soit, Mireille Honein la sculptrice et Nadine Begdache [membre du Renouveau Démocratique] la galeriste poursuivent leur œuvre au blanc : marier à Beyrouth art et politique. Comme Pablo Picasso, elles n’évoluent pas : elles sont. Convaincues probablement qu’il n’y a en art ni passé ni futur, que l’art qui n’est pas dans le présent ne sera jamais, elles ont choisi d’assumer jusqu’au bout leur sacerdoce de pédagogues désinvoltes et dandies : tendre aux Libanais, elles incluses, ce miroir où chacun voit, les yeux grands ouverts, ce qu’il aurait été ou ce qu’il pourrait devenir et comment le Liban se métamorphoserait pour mieux mourir si jamais ce Libanais décidait de suivre le mauvais exemple. Si ce Libanais décidait de dynamiter l’État, le droit, la loi, la liberté, la justice et la démocratie. Si ce Libanais déposait son pays au creux de la paume de ces capitales étrangères, toutes ces capitales étrangères qui finalement, au fond, veulent toutes, plus ou moins, la même chose. Si ce Libanais s’employait à méthodiquement cracher et uriner sur l’égalité entre tous, seul garant possible d’une coexistence chimérique, cracher sur la culture et le métissage de ces cent et une cultures qui font le Liban, cracher sur l’ouverture au monde et cracher sur cet indispensable égoïsme résumé en deux mots : Liban d’abord. Le reste ensuite.

    En proposant « Les Métamorphoses » à la galerie Janine Rubeiz, Mireille Honein et Nadine Begdache posent pour la deuxième fois après « Les Piliers du pouvoir » en janvier 2007 (et avant la dernière partie du triptyque ?) leur petit théâtre de la cruauté ; des tréteaux comme un vecteur nécessaire et suffisant pour contribuer à changer les mentalités – une opération aussi incontournable, si l’on veut assainir le Liban, qu’une résurrection de l’État, que des deals syro-saoudiens ou irano-américains ou israélo-turcs ou franco-français, qu’un aboutissement du TSL, qu’une stratégie de défense en bonne et due forme, qu’un Conseil des ministres qui fait ce pour quoi il est payé, etc.

    En 2007, les « Piliers du pouvoir » montraient ces éponges décérébrées et ces mannequins aux bras levés, résinés par cet infernal bel rouh bel dam répété ad libidum. En 2010, avec ces « Métamorphoses », Mireille Honein et Nadine Begdache continuent de ne pas reproduire le visible. Comme Paul Klee, elles rendent visible.

    Combien de Libanais sont Icare, des Icare affamés d’envols, d’investissements, de libanitude, de ré-enracinement et qui se retrouvent ailes et os brisés, ici ou là-bas, parce qu’un gang a décidé qu’au Liban, il faut constamment faire la guerre, contre le dehors et contre le dedans ? Combien de Libanais sont la très jeune et très phénicienne Europe, raptée par Zeus transformé en taureau, comme elle victimes consentantes enferrées dans un syndrome de Stockholm que centuplent la menace des armes et la promesse de pains ? Et Arachné, cette insensée et somptueuse Arachné que même Louise Bourgeois aurait regardée pendant des heures, qui est-elle sinon à la fois cette milice surarmée et privilégiée, avide, dédaigneuse, vaniteuse, méprisante et abusive, et cette incarnation de l’État, cette véritable résistance culturelle et démocratique qui n’entend pas baisser les bras, ni place des Martyrs ni ailleurs ; qui est-elle sinon à la fois le blanc et le noir, Harry Potter et lord Voldemort, Charles de Gaulle et Philippe Pétain ; qui est-elle, cette Arachné, à part chaque Libanais dans toute sa riche, mortelle parfois mais si riche dualité ?

    Embarquées volontaires comme tous les Libanais sur ce monstrueux mais terriblement attachant navire-night appelé Liban, Mireille Honein et Nadine Begdache dansent avec la mort pour que triomphent à tout jamais toutes les cultures de vie possibles et imaginables.

    Cela est fondamentalement politique – et cela s’appelle s’installer en résistance.

    Ziyad MAKHOUL
    L’Orient-Le Jour
    04.12.2010

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