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    Université et politique

    Père René Chamussy, Recteur de l'Université Saint-Joseph

    La politique à l’Université ? Il ne fait pas de doute qu’il s’agit là d’un vrai problème pour les responsables universitaires.

    Ils sont en effet partagés entre le souci de former des jeunes qui soient aptes à réfléchir le politique, à penser ensemble les modes de vivre en société et l’aventure dans le champ universitaire de cohortes de partisans qui se soucient moins de questionnements que d’affirmations péremptoires au service de leur leader et de ses rengaines. Certes, il devrait être possible d’envisager l’organisation de débats qui pourraient permettre à chacun d’évaluer ses positions et de tenter la synthèse. Mais l’échange est très difficile et risque très vite de dégénérer, les prises de position se transformant en accrochages verbaux fort dangereux. On rêve de penser le politique, on sombre dans les marais nauséabonds de la politique politicienne. Et la violence n’est jamais loin. S’interroger sur une telle problématique revient en fait à mettre tout aussitôt en relief un double problème, celui du type de discours tenu par les partisans, celui tout aussi bien de la possibilité aujourd’hui au Liban d’un autre discours politique.

    Le discours partisan au Liban est avant tout un discours de condamnation, et il porte tant sur des données – l’armement du Hezbollah, les tutelles étrangères… – que sur des appréciations morales et/ou religieuses – la corruption, le lien religion/politique… – Il est très peu d’éléments sur lesquels on puisse s’appuyer pour construire une cité où tous puissent vivre ensemble, à moins que l’on ne se penche sur le discours des groupuscules de la société civile, des discours sans prises sur la réalité politique telle qu’elle est. Mais il est un deuxième trait du discours partisan au Liban qu’il importe de bien cerner. Le discours partisan est toujours un discours “de l’extrême” ; il sous-tend le plus souvent une problématique de vie/mort. Comme si les tenants de ce discours mettaient au défi leurs adversaires d’oser dire autre chose : “Ce que je dis est ce qui permet au Liban de vivre, dire autre chose c’est l’assassiner”. En arrière-fond de ces discours, on n’a pas des modalités diverses de construire la cité, on a une identité à défendre, on a des victimes, des symboles que l’on commémore, et c’est tout.

    On comprend dès lors que tout échange de discours à ce niveau ne peut être qu’extrêmement périlleux et entraîner très vite les locuteurs dans la violence verbale d’abord et autre ensuite. L’échange politique est un “happening” avant tout, jamais une recherche.

    Mais il serait bien léger de s’en tenir là. Car si le discours partisan est ce qu’il est, ce n’est pas seulement dû aux emportements dont il est le vecteur, c’est aussi et surtout parce qu’il ne se fonde sur aucun discours politique unificateur aujourd’hui. Certes le pacte national originel existe toujours et les formes d’un statu quo politique sont, tant bien que mal, sauvegardées, mais la paralysie gagne les instances multiples qui devraient permettre à l’Etat de Droit d’exister, et le système à l’intérieur duquel vit la population est tout simplement “inqualifiable” au sens étymologique du mot. Ce n’est pas une démocratie, ni non plus une dictature, c’est tout bonnement un jeu de partenaires qui se plient selon les moments, en fonction de pressions externes et du poids des douteuses et épisodiques alliances internes, à des pulsions spécifiques. Dès lors, les discours partisans n’embrayent sur rien et ne peuvent plus refléter que le désir de pouvoir de quelques uns.

    Il n’y pas de droite ou de gauche; il n’y a pas de Démocrates ou de Républicains. Il n’y a que des procédures au service d’une clientèle donnée dans un environnement sociopolitique sans repère aucun. Il devrait certes revenir à l’Université de penser la sortie de crise, la sortie du trou noir où nous sommes plongés. Mais l’universitaire lui-même, soumis au feu du discours partisan et au néant du politique, ne peut que penser dans la stratosphère sans que jamais l’on ne parvienne à retomber dans le réel.

    Triste fin du politique à l’Université. Les politiciens auront tout fait pour que l’on en arrive là. Les voies de sortie ? Elles existent et il en est pour travailler à leur donner quelque visibilité. Mais il ne fait pas de doute que l’on est loin d’émerger d’une situation où le négatif ne l’emporte sur le positif, sur le désir incessant de mettre en oeuvre la mission de l’Université : former des hommes et des femmes aptes à faire vivre leur pays.

    René CHAMUSSY
    L’Hebdo Magazine
    12.11.2010

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