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    La culture de l’anti-État

    Le cabinet dit « d’union nationale » souffle aujourd’hui sa première bougie… Un anniversaire que peu de Libanais songeraient à célébrer tant il est marqué par un climat lugubre, doublé d’un sentiment généralisé de profonde inquiétude et d’angoisse du lendemain.

    Sans prendre la peine de s’embarquer dans un bilan de la première année de pouvoir de l’équipe ministérielle mise sur pied – au forceps – après les élections législatives de juin 2009, force est de constater que cette expérience de « gouvernement d’union », fondée essentiellement sur le principe de la démocratie consensuelle prônée avec insistance par le Hezbollah depuis 2006, a été un cuisant échec. Comment aurait-il pu en être autrement lorsqu’elle avait pour but, dès le départ, de mélanger dans un même cadre constitutionnel, au plus haut niveau de l’exécutif (comble de l’ironie …), le feu et l’eau ? Comment ne pas se rappeler à cet égard de la petite phrase, lourde de sens (pour ne pas dire de bon sens), lancée par Walid Joumblatt en pleine crise entre le 14 Mars et le parti de Dieu, début 2008, lorsqu’il avait fait l’amer constat du « divorce incontournable » avec le Hezbollah. Mais c’était avant que la politique de la terreur ne fasse pernicieusement son effet …

    D’un point de vue strictement académique, l’option même de démocratie consensuelle peut faire l’objet de moult commentaires et sévères critiques de la part de spécialistes en la matière. Là n’est pas notre propos. C’est plutôt sous l’angle macropolitique, loin des considérations politiciennes réductrices, que l’on se propose d’engager une réflexion sur la fâcheuse expérience de l’année écoulée.

    Si le cabinet Hariri s’est engagé lentement et inexorablement sur la voie du blocage institutionnel et de la paralysie rampante du pouvoir exécutif – du moins au plan des grandes décisions nationales -, c’est essentiellement en raison du choc des cultures dont le pays est le théâtre depuis 2005 et qui a été promu en système de gouvernement, sous l’effet du coup de force du 7 mai 2008 et, surtout, sous la pression d’une chimérique et naïve realpolitik régionale à la sauce saoudite. Dans le sillage de la révolution du Cèdre et du bouleversement fondateur qu’a constitué l’intifada de l’indépendance du printemps 2005, les Libanais se sont retrouvés confrontés, au lendemain de trente ans d’occupation syrienne et de déstabilisation chronique, à deux projets antinomiques, aux antipodes l’un de l’autre, reflétant deux visions radicalement divergentes de la société, de la vocation du Liban, de la place et du rôle de l’individu dans son environnement social.

    Les élections législatives de juin 2009 avaient permis à la majorité des Libanais de faire leur choix, d’opter clairement pour l’une de ces deux visions. C’était cependant compter sans le chantage milicien. De sorte que les tenants des deux conceptions antagonistes du pouvoir se sont retrouvés au sein d’une même équipe ministérielle avec comme suprême hérésie politico-constitutionnelle l’octroi du droit de veto à une faction dont l’existence même, la raison d’être et la condition de survie sont fondées sur la culture de l’anti-État… Une faction dont le projet politique se nourrit aussi, de par son essence, du sabotage de la légalité internationale, de la diabolisation du système onusien.

    La ligne de conduite du Hezbollah – et, accessoirement, de ses alliés locaux, dont principalement le chef du CPL – est dans ce contexte en tous points cohérente. Lorsqu’il s’emploie systématiquement à tout mettre en œuvre afin de déstabiliser et de paralyser toute institution étatique qui échappe à son contrôle direct – en l’occurrence, à titre d’exemple, les FSI et leur service de renseignements, ou le ministère des Finances -, lorsqu’il entreprend de bafouer au grand jour l’autorité de l’État et la crédibilité de l’appareil judiciaire en accueillant triomphalement et manu militari au salon d’honneur de l’aéroport l’ancien directeur de la Sûreté générale en conflit avec la justice, l’allié de Téhéran montre qu’il est fidèle à lui-même. Lorsqu’il se permet d’orchestrer une agression caractérisée, et préméditée, contre les enquêteurs du Tribunal spécial pour le Liban (TSL), de faire entrave à la justice, de prendre unilatéralement l’initiative de placer le Liban en confrontation avec les Nations unies, le Hezbollah adopte un comportement en conformité avec sa vision du monde et de la société, avec son projet qui n’est que l’antithèse de l’État et de la légalité internationale. Pour le Hezbollah, l’ONU est sous la coupe d’Israël et du « Satan américain », et, par conséquent, coopérer avec l’ONU signifie être de collusion avec l’ennemi…

    Au plan local, l’approche du parti de Dieu est d’autant plus pernicieuse qu’elle vise non pas à saboter et annihiler totalement l’État et ses structures, mais plutôt à les miner de l’intérieur, à inhiber toute action efficace de leur part, à empêcher leur renforcement et leur réédification de manière à les rendre véritablement opérationnels. C’est dans cette optique que l’on peut comprendre le slogan de la « démocratie consensuelle » (version Hezbollah) dont la seule fonction est, précisément, de bloquer les mécanismes institutionnels de l’État et d’empêcher le gouvernement de définir ses options fondamentales, notamment en matière de politique étrangère et de défense. Ainsi, pour le Hezbollah, le consensus ne s’applique nullement aux grands choix stratégiques engageant le sort du pays, tels que la décision de guerre et de paix, la stratégie de défense, le problème des armes illégales, les rapports avec l’ONU… Hassan Nasrallah n’a-t-il pas proclamé ouvertement à plus d’une reprise que le maintien de la « Résistance » ne nécessite nullement une unanimité nationale ? Et son parrain perse, le président Mahmoud Ahmadinejad, n’a-t-il pas « décidé » et annoncé, à un jet de pierre de la frontière israélienne, que le Liban fait partie du « front de résistance » regroupant l’Iran, l’Irak, la Turquie, la Palestine et la Syrie (évidemment sous l’égide de Téhéran), et que « le peuple du Liban-Sud » changera la physionomie géopolitique du Moyen-Orient ?

    À cette optique de l’anti-État et de l’antithèse de la légalité internationale, s’opposait un projet axé sur l’édification réelle d’un État rassembleur et bâtisseur, sur le respect de la légalité internationale, sur l’attachement à un mécanisme de pouvoir tenant compte du point de vue de l’autre tout en demeurant opérationnel. Le choc de ces deux visions, de ces deux cultures politiques diamétralement opposées, ne pouvait déboucher que sur le spectre du divorce évoqué en 2008 par Walid Joumblatt, et donc sur l’échec de l’absurde expérience du « cabinet d’union nationale » à la libanaise. Ou plutôt à la mode du Hezbollah ; le seul, d’ailleurs, à qui il appartient encore d’éviter que ce divorce devienne inexorable.

    Michel TOUMA
    L’Orient-Le Jour
    09.11.2010

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