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    L’insulte faite à notre intelligence

    Sayyed Hassan Nasrallah a essayé, dans une conférence de presse récente, de démontrer qu’Israël avait assassiné le président Rafic Hariri. Comme de nombreux Libanais, j’ai suivi attentivement son argumentation et la présentation des preuves. Naturellement, quand on parle d’attentats et d’assassinats politiques, les regards se tournent tout spontanément vers l’État hébreu, qui a un long registre en la matière. Et cet argument est repris par les partisans du 8 Mars.
    Mais au fur et à m

    sure que le secrétaire général du Hezbollah progressait dans ses explications, une sensation de déjà-vu s’emparait de moi. En effet, cette présentation m’a rappelé la prestation similaire, au Conseil de sécurité de l’ONU, de l’ancien secrétaire d’État américain, Colin Powell, dans laquelle il essayait de démontrer la présence d’armes de destruction massive en Irak. Et nous savons tous aujourd’hui quelle en a été la véracité.

    Utilisant cette faculté de réflexion que tout citoyen libre et responsable devrait exercer plutôt que de croire à tout ce qu’il entend, j’ai entrepris le raisonnement suivant : oublions un moment la réaction de complète indifférence de la Syrie et de ses alliés à la suite de l’assassinat de Rafic Hariri, ou le fait que certains des responsables sécuritaires ont, dans les moments qui ont suivi l’explosion, voulu nettoyer la scène du crime et ainsi enterrer les preuves en prévision de toute enquête policière ou judiciaire. Tenons-nous en un moment, et pour les besoins du raisonnement, à la thèse selon laquelle Israël aurait commis le crime.

    Le Hezbollah accuse régulièrement le 14 Mars d’être l’allié ou le collaborateur d’Israël. Or toutes les personnalités assassinées appartenaient à cette alliance. Mais en même temps, sayyed Hassan Nasrallah se positionne comme l’ennemi n° 1 d’Israël, voulant libérer Jérusalem, réintégrer les Palestiniens dans leurs droits légitimes et pourfendre le sionisme. Donc, selon cette logique, on veut nous faire croire que l’État hébreu aurait décidé de liquider ses alliés présumés et de laisser en vie ses ennemis déclarés. Cet argument, qui défie ma logique, n’a de sens que s’il existe un double langage et une alliance secrète entre Israël et ses ennemis au Liban et ailleurs.

    De plus, il suffit de se rappeler que, pendant de longs mois, les responsables du 14 Mars vivaient barricadés dans la crainte des attentats, et ne se déplaçaient que sous haute protection. D’autre part, et bizarrement, ceux qui prétendent être les ennemis d’Israël n’avaient aucune crainte d’être tués et circulaient avec le plus grand sentiment de sécurité. Or tout cela a changé au lendemain des accords de Doha. Tous ceux qui vivaient barricadés ont tout à coup repris une vie normale. D’ailleurs, au retour du Qatar, l’une des personnalités qui ont participé au sommet m’avait clairement affirmé : « Ça y est, nous sommes arrivés à un accord qu’il n’y ait plus d’assassinats ! »

    Comment passe-t-on de l’extrême inquiétude d’être assassiné à une vie normale en si peu de temps ? Qui peut donner ce genre d’assurance pour ne plus inquiéter ceux qui appartiennent au club des cibles ?

    Pour la victime potentielle, il n’existe que deux mesures qui la tranquillisent vraiment : soit celui qui ordonnait les assassinats a été neutralisé (mort, emprisonné, etc.), soit c’est le commanditaire des meurtres qui lui garantit qu’il n’y aura plus d’attentats.

    Pourquoi Israël, qui n’était pas au sommet, aurait-il arrêté la vague d’attentats après Doha ? Et en échange de quoi ?
    Tout cela, sayyed Hassan Nasrallah ne nous l’a pas expliqué. Le fait est que les assassinats se sont arrêtés suite au marchandage de Doha. Donc la logique dicte que ceux qui en sont responsables se trouvaient sur place ou y étaient représentés.

    Sans l’admettre, je comprends que la violence, la propagande et l’intoxication font partie de la culture politique de cette partie du monde. Mais ce que je trouve absolument révoltant est que d’abord l’on insulte notre intelligence avec des propos si primaires, et ensuite et surtout que tant de personnes les acceptent aussi simplement.

    Mais tout cela est devenu secondaire, car de nouvelles priorités, en termes de justice, prennent le devant pour ceux qui ont le monopole des armes au Liban : l’affaire des soi-disant « faux témoins ». Certains ont même été jusqu’à solliciter l’aide de la justice syrienne, applaudis par de nombreux Libanais. Quand on voit comment la justice syrienne traite avec les intellectuels de son pays qui se sont opposés au régime baasiste, quand on écoute les récits de ceux ont passé des années dans leurs geôles, sans jugement ou suite à un procès arbitraire, ou les souvenirs de la torture à laquelle ils ont été soumis, quand on pense aussi aux nombreux Libanais qui ont été arrachés à leur domicile, embarqués de force en Syrie et qu’on n’a plus jamais revus, le mieux que l’on puisse dire de la justice syrienne est qu’elle est… absente !

    Après tout, on sait quelles étaient les convictions de Walid Joumblatt et comment il a été forcé à y renoncer. Et le premier et plus faux témoin de tous, c’est bien le général Aoun qui, devant la télévision française, affirmait de façon non équivoque que la Syrie était derrière l’assassinat du président Hariri, et puis qui a dit le contraire. On imagine comment il a pu être coopté. Pourquoi alors devons-nous nous étonner que certains témoins soient revenus sur leurs déclarations ? Après tout, chaque individu a ses limites face à la peur ou à l’argent. Qui peut dire, dans les circonstances actuelles, si un individu a changé de témoignage parce qu’il était au départ de mauvaise foi ou s’il a été menacé avec sa famille ou s’il a été acheté pour revenir sur sa déclaration ?

    Les forces du 8 Mars ne reconnaissent pas l’indépendance du pouvoir judiciaire tel qu’il est pratiqué dans les pays à tradition démocratique, et tel qu’il le fut un jour au Liban, loin des menaces et des assassinats de juges. Dans les régimes dictatoriaux, la condamnation ou l’innocence sont les prérogatives des dirigeants politiques, les tribunaux servant uniquement à habiller ces décisions politiques d’un masque juridique. C’est ce à quoi ils sont habitués et c’est ce qu’ils essaient d’imposer au Liban.

    Et qu’en est-il des victimes ? Le président Hariri, les personnalités du 14 Mars et les citoyens innocents qui sont morts ? Ils sont coupables d’avoir été assassinés et d’avoir déclenché une enquête sur leur propre meurtre ! Marwan Hamadé, Élias Murr et May Chidiac ? Ils sont fautifs d’avoir échappé à leurs assassins en restant en vie ! Et nous, les citoyens libanais ?

    Nous sommes coupables de vouloir amener les meurtriers devant une justice impartiale et garantir que la violence ne soit plus un instrument de politique au Liban.

    Beaucoup de juges, d’avocats, de journalistes et de citoyens résistent quotidiennement et dans l’anonymat, chacun dans leur domaine, contre l’impunité et les tentatives de réduire la justice à un instrument de répression politique, à l’instar de ce qui se passe en Syrie ou en Iran. D’autres, pourtant non moins méritants, déçus par certains leaders du 14 Mars, se sont démobilisés. Mais l’importance de défendre le Tribunal spécial pour le Liban va bien au-delà de la justice pour les victimes des attentats. Ce tribunal, comme chaque tribunal indépendant, doit être défendu à tout prix, quel que soit son verdict, car c’est la seule protection qu’un citoyen puisse espérer pour la défense de ses droits.

    Et si ce combat échoue, nous pourrons voir un jour cette liberté que nous prenons pour de l’acquis disparaître. Se taire ne sera plus suffisant : nous serons tous tenus de transformer notre discours, à l’instar du changement de cap entrepris par Walid Joumblatt. Sans État et sans justice indépendante pour nous défendre, face à la menace non équivoque que nous connaissons, chacun devra peut-être un jour être amené à dire le contraire de ce qu’il pense et à donner toujours raison à la violence de celui qui l’opprime.

    Carlos EDDÉ
    L’Orient-Le Jour
    27.10.2010

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