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    Quel rôle au Liban pour la société civile ?

    L’initiative de Beyrouth, lancée le 1er octobre 2010 à travers les journaux, par 100 intellectuels, politiques et journalistes, s’établit en 14 points, qui essaient de recréer un cadre référentiel, de réflexion critique et de prise de conscience citoyenne. Le texte en lui-même est suffisamment clair pour ne pas nécessiter un commentaire. Mais il est intéressant de saluer la démarche, qui vise à impliquer les intellectuels et la société civile dans le processus de l’élaboration théorique (ou de principe) du discours politique. En effet, le discours tel que prôné par les politiciens de métier au Liban souffre de demeurer subjectif, émotionnel et réactif et manque de véritable dimension conceptuelle. Il se situe trop au niveau des personnes (leaders politiques) et de leurs ambitions personnelles versatiles ou projets communautaires. Il manque souvent de continuité, de recul et de vision globale à long terme, se situant au niveau de l’action intempestive et des acquis immédiats car relié à des considérations extérieures à la sphère interne.

    L’initiative de Beyrouth construite en 14 droits fondamentaux vise à restructurer de manière autonome l’appartenance libanaise, prélude à un projet de charte destiné principalement à la société civile. La démarche est louable et méritoire puisqu’elle émane d’intellectuels reconnus, qu’elle repose sur l’énoncé de principes et vise à fédérer autour d’un projet national non sectaire, au-delà des clivages des communautés.

    Toutefois, il est légitime de s’interroger sur la possibilité d’appliquer ce cadre progressiste et réfléchi à l’ombre du système communautaire incontournable régissant, par manque et par nécessité, le système politique libanais et à la base de son expérience unique dans les pays en voie de développement (démocratie consensuelle, non institutionnelle ou par défaut). Cette expérience inédite étant envisagée tant dans ses aspects positifs (droits des individus reliés aux droits des groupes) que négatifs (impossibilité de l’édification d’un État-nation, dans un pays pluricommunautaire et semi-patriarcal). Le texte en lui-même est salutaire, mais paraît en décalage flagrant avec la réalité politique. Il a toutefois le mérite de souligner l’indispensable contribution des intellectuels au débat politique (comme dans tout pays démocratique), même si elle apparaît en décalage avec la réalité du système et la classe politique qui en est issue. Ainsi, nous avons un exercice citoyen, mené par des leaders d’opinion identifiés de la société civile (journalistes, intellectuels politiques, hauts cadres) qui promeuvent un discours de transparence en rupture avec la classe politique ; mais d’autre part, la marge de cette élite intellectuelle demeure très limitée, tant qu’elle n’est pas validée par le système politique lui-même, qu’elle dénonce et qu’elle combat et qui la nie. Cela est encore plus éclatant pour les intellectuels politiciens qui vivent cette ambivalence et ce dilemme entre leurs aspirations intellectuelles et leurs possibilités d’insertion, dans un système politique communautaire et patriarcal qui ne les reconnaît que pour les instrumentaliser.

    L’élite intellectuelle au Liban, pour être opérationnelle, a besoin d’être adoptée par les décideurs politiques pour pouvoir produire un cadre conceptuel qui encadre l’action politique. Seul, à ce stade, le président de la République peut aujourd’hui prendre ce risque, car il refuse de se situer par rapport au système communautaire dont il est issu et d’asseoir sa popularité uniquement à l’échelle de sa communauté. Le Premier ministre Saad Hariri a fait lui aussi preuve d’une vaste capacité d’écoute et d’une ouverture intellectuelle puisqu’il estime que son rôle à la base n’était pas uniquement de réaliser une ambition personnelle ou communautaire. Il reste toutefois tributaire de la tragédie qui l’a porté au pouvoir en tant qu’héritier politique. Ultimement, il n’a d’autre recours, pour se protéger lui-même, que de revenir contraint à sa base communautaire. Les autres chefs politiques étant tous plus ou moins communautaires à la base, car c’est à ce système qu’ils doivent leur accession et leur maintien durable au pouvoir.

    Ainsi le Liban reste prisonnier de cette ambiguïté structurelle: une élite intellectuelle coupée de la base, qui devrait participer au débat politique mais qui ne peut le faire sans adhérer à un système politique qui la nie, qu’elle-même combat et qu’elle est incapable de modifier. L’expérience libanaise réside dans ce décalage entre un discours politique théorique très moderne et avant-gardiste et une réalité politique quotidienne, archaïque, communautaire et patriarcale. C’est ce décalage qu’il faudrait combler, l’un ne pouvant se passer de l’autre, mais l’un se faisant ultimement au détriment de l’autre. Changer le système communautaire ou renoncer à ses aspirations démocratiques: depuis sa naissance, le Liban se maintient, pour sa survie, à la croisée des chemins.

    Bahjat RIZK
    L’Orient-Le Jour
    07.10.2010

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