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    Euro-Méditerranée : les nouveaux murs de la mondialisation

    L’Orient-Le Jour publie (le 4 octobre 2010) le discours prononcé le 22 septembre à l’ambassade du Qatar en France par Ghassan Salamé, ancien ministre de la Culture au Liban (2000-2003), professeur des relations internationales à Sciences Po Paris et à Columbia University New York, ancien conseiller spécial du Secrétaire général des Nations unies et président du Fonds arabe pour les arts et la culture.

    Ghassan Salamé, grand spécialiste des relations internationales et ancien ministre libanais de la Culture

    La relation de la France avec le monde arabe a connu des jours plus beaux. Je ne parle pas uniquement de ce qui se passe ici, à Clichy-sous-Bois ou à Villeurbanne. Ni seulement de la relation de Paris avec les capitales arabes, une relation à présent réduite, pour certaines d’entre elles, au contact minimal, au doute ou à la méfiance. Ni des contrats perdus contre toute attente, ni des visites annulées au dernier moment, ni des contacts qui paraissent prometteurs et se révèlent éphémères, ni des initiatives tapageuses restées sans lendemain. Je parle d’un climat général d’éloignement, de froideur, à tout le moins d’un manque évident d’empathie. Et même si je ne me reconnais nullement le droit de distribuer le blâme des deux côtés de la Méditerranée, je me dois, de ma position présente d’observateur concerné, de relater cet état de fait, et j’ose le regretter.
    Face à cette réalité, il ne sert à rien de sombrer dans la nostalgie, si séduisante qu’elle fût. Le monde dans lequel les beaux jours avaient éclos n’est plus le même, et la relation franco-arabe devait nécessairement s’ajuster à une accélération sans précédent du mouvement de l’histoire : la fin de la guerre froide a renversé non seulement les positions confortables du monde bipolaire, mais aussi celles de ceux qui, à Paris comme au Caire ou à Alger, avaient songé le défier. La mondialisation en cours rétrécit la distance avec les contrées éloignées, mais elle dévalue aussi la proximité avec les voisins; elle abat les forteresses solides mais elle bâtit par le même geste de nouveaux murs de toutes sortes. Et pour ajouter à ce mouvement global, l’Europe s’étend vers l’Est et se cristallise vers le centre, au grand dam du Sud tandis que les pays arabes peinent à créer un semblant d’unité entre eux et se trouvent incapables de parler clairement à l’autre alors qu’ils arrivent difficilement à se parler entre eux.

    Il ne faut guère s’en faire, nous dit-on, car tel est l’âge non plus des dirigeants inspirés, mais des joueurs qui savent rester dans la partie. Soit. Mais les relations internationales ne sont pas un mouvement perpétuel sans objectif, une agitation permanente sans but. Elles sont aussi une œuvre de construction où l’attachement à quelques principes, une compréhension durable des intérêts, une constance adulte dans la quête de la paix et de la prospérité sont les conditions de succès. La peur de la France de se voir déclassée dans le jeu des nations est légitime, et la crainte des Arabes de se voir marginalisés dans la compétition des puissants ne l’est pas moins. Mais la peur n’est pas la plus belle des muses et la crainte n’est pas la plus efficace des sources d’inspiration. Quelques exemples pour l’illustrer.

    Oslo, ou le rendez-vous manqué
    Le conflit sur la Palestine d’abord. Alors que l’administration Obama tente de relancer le processus de paix, en l’absence de l’Europe d’ailleurs, un constat s’impose : l’alignement européen sur les positions américaines n’a guère donné une meilleure place au Vieux Continent sur la table des négociations. Depuis deux décennies, l’Europe a surtout été le banquier des modestes progrès imaginés, réalisés ou commandités par d’autres. Même la percée de 1993, réalisée par Oslo, a rapidement échappé au pays européen et donc au continent qui l’avait initiée. La paix au Proche-Orient a pourtant besoin des idées propres et des positions idoines des Européens autant que de leurs euros.
    Car pour qui promène sa besace à travers le monde, il est facile de noter que l’affaire de Palestine ne saurait être réduite à une vulgaire question immobilière. La charge symbolique qui s’est cristallisée entre le lac de Tibériade et la mer Rouge remue les juifs de Brooklyn et de Miami, autant que les musulmans de Kaboul et de Kuala Lumpur, sans parler des chrétiens. Je pensais que les Européens, et les Français en particulier, étaient mieux à même de comprendre que l’État libanais pourrait difficilement survivre, que le Proche-Orient pourrait difficilement être stabilisé, que l’autoritarisme pourrait difficilement être secoué, que la guerre planétaire par le biais des jihads et des croisades pourrait difficilement être évitée sans un traitement juste, digne et durable de l’affaire de Palestine. Je ne perds pas l’espoir de voir la France, et plus généralement l’Europe, en architecte de la paix, non seulement en banquière des compromis.
    Second exemple, le Golfe, de Bassora à Mascate, le Golfe de toutes les convoitises. Les Golfiens ne veulent plus être considérés comme les propriétaires accidentels de gisements pétroliers et gaziers, et, partant, d’importants fonds souverains. Ils veulent aussi être pris, et c’est leur droit, pour des acteurs politiques dont l’impact est, au moins partiellement, proportionnel à leur pouvoir d’achat. Ils craignent à présent d’être utilisés comme monnaie d’échange dans un éventuel deal avec l’Iran, ou d’un champ de bataille dans l’éventualité d’une guerre. La France peut comprendre cette double crainte et doit à tout le moins ne pas y contribuer, quitte à attendre en retour un peu plus d’indépendance, de transparence et de constance de la part de pays trop faibles pour ne pas être convoités, trop riches pour être ignorés.
    Avec le Maghreb, la France a eu une relation particulière, si particulière qu’elle reste fortement névralgique, et donc aisément affectée par les mauvais usages des symboles et des mémoires. Fallait-il vraiment que dans la France des Accords d’Évian on concocte un projet de loi sur les « effets positifs de la phase coloniale » ? Fallait-il vraiment que la France de Combes glisse vers des politiques de multiculturalisme communautariste ? Faut-il, en face, que des jeunes huent bruyamment le tricolore du pays qui avait ouvert ses portes à leurs pères et arborent copieusement les drapeaux de leur pays d’origine dans les mairies républicaines où ils vont se marier ? On ne joue pas impunément aux signes identitaires, ni en France même ni dans les relations franco-maghrébines. Français et Maghrébins feraient sans doute mieux de se rappeler que les parlementaires les plus éloquents ne sont pas les historiens les plus crédibles, que l’ère des indépendances n’est pas toujours plus belle que celle de la sujétion, que les échanges économiques doivent, au moins en partie, être enrichis par les échanges d’idées, que le libre flux des capitaux ne saurait remplacer le flux régulé des hommes, que le devoir de mémoire des uns n’annule pas le droit à l’oubli des autres et que les soucis légitimes de sécurité peuvent aller de pair avec une exigence de dignité.

    La Méditerranée, frontière ou trait d’union?
    Le cadre euro-méditerranéen enfin. L’envie était forte de dire à mes amis français, quand l’UPM était envisagée en 2007, ce que j’avais déjà dit à ceux d’Espagne plus d’une décennie plus tôt pendant la préparation du processus de Barcelone : la mer Méditerranée, celle de notre huile d’olive commune, celle des Hellènes et des Phéniciens, de Lépante comme de Braudel, est une référence sublime, chaude comme ses étés, claire comme son horizon, riche comme son histoire, attirante comme ses îles, mais elle ne m’a jamais paru une architecture optimale pour l’interaction euro-arabe. Pour beaucoup d’Européens comme d’Arabes, elle est plus une frontière qu’un trait d’union. Pour les Européens du Nord, elle n’est qu’une destination de vacances ; pour les Golfiens, un espace d’eau comme un autre, moins doté que le leur et dont, de surcroît, les pays riverains ont vite fait de les exclure. Pour les identitaires, elle n’est qu’une référence géographique ; pour les islamistes, une construction séculière. Lieu quasiment mythique de nos mémoires, elle paraît rétive quand elle est instrumentalisée par des diplomates, des stratèges et autres entrepreneurs. Ne lui demandons donc pas de servir comme malgré elle de cadre moderne à la coopération : elle n’est guère faite pour cela.
    Ces exemples et d’autres, avouons-le, ont substantiellement entamé une vieille empathie. On peut remonter à François Ier ou encore à Bonaparte pour relever, en France, ce que Maxime Rodinson appelait « la fascination de l’islam ». En face, l’empathie naturelle des Arabes pour la France est liée à mille facteurs, des positions du général de Gaulle jusqu’au réseau de lycées et de centres culturels éparpillés depuis Dubaï jusqu’à Rabat. Pendant deux ou trois décennies récentes, cette empathie s’est incarnée dans un climat politique et commercial favorable aux deux parties. Mais les nouvelles élites arabes ne sont pas sorties des lycées français, ont oublié de Gaulle, et n’ont guère lu Jacques Berque, Maurice Lombard ou Jean Lacouture. Les plus riches se promènent à Cannes plutôt que dans les ruelles du Quartier latin et achètent des parts de compagnie plutôt que des livres. Les plus pauvres exhibent la burqa en défi identitaire, envahissent les Champs-Élysées pour applaudir les exploits des équipes de football de leurs pays d’origine, sifflent la Marseillaise au stade de Saint-Denis pendant que d’autres, désespérés d’obtenir un visa auprès de consulats devenus trop exigeants, tentent d’accéder à l’Hexagone sur des radeaux de fortune.
    Ayons le courage de le dire : contrairement à Tahtawi et aux boursiers égyptiens du premier jhédive, et, plus près de nous, à Mohammad Arkoun qui vient tristement de nous quitter, les Arabes, les riches d’entre eux comme les pauvres, ont une relation diminuée avec le pays de Voltaire et de Baudelaire, devenu aussi celui d’Amin Maalouf et de Tahar Ben Jelloun. Cette double résignation, arabe et française, à atténuer, sinon tout à fait exclure, la dimension culturelle et en particulier universitaire de leur échange n’est pas sans inquiéter. De part et d’autre, on se contente de peu, on préfère monter des « coups » plutôt que de poursuivre des politiques de longue haleine, échanger des choses plutôt que des idées, organiser des rencontres de circonstance plutôt que d’entretenir de stratégiques amitiés. Mais à quoi servirait-il de s’en plaindre dans ce monde où telle est apparemment devenue la règle ? À quoi sert la nostalgie quand elle n’est pas aussi promesse d’avenir ?
    Cette promesse, je ne m’en lasserai pourtant jamais car le monde en gestation peut avoir miné les bases anciennes de la relation franco-arabe, il offre aussi des conditions favorables pour la repenser. Faut-il oublier la baisse évidente de l’impact des États-Unis sur le monde, qui élargit la marge d’action des autres acteurs du système global ? Peut-on ignorer que l’émergence des pôles asiatiques, et de la Chine en particulier, est de nature à rapprocher nos deux aires culturelles que cette émergence affecte également ? Et ne voyons-nous donc pas que la mondialisation si souvent décriée sécrète son propre contrepoison en poussant à des processus régionalistes nouveaux ?
    Cette promesse, je ne m’en lasserai jamais. Car j’aime l’aire culturelle où je suis né, sa poésie d’abord, mais aussi ses belles montagnes comme ses larges déserts, la baie de Jounieh et celle d’Alger, le Nil comme l’Euphrate, et je partage les rêves de ses hommes autant que leurs frustrations. Je n’aime pas moins la France qui, quand le tribalisme des siens et l’interventionnisme de ses voisins avaient mis mon pays à feu et à sang, m’a généreusement accueilli. Jeune, j’y ai étudié avec gourmandise ; adulte, j’y ai enseigné avec délectation et à tous les âges, j’ai chéri et pratiqué la « liberté », premier mot de son illustre triptyque, en ne perdant jamais l’espoir de voir les deux autres, l’égalité comme la fraternité, honorés par les descendants de ceux qui les avaient inventés.

    Le principe de réalité n’est donc pas une négation de l’affect, il en est le préalable. La franchise n’est pas le reflet du pessimisme, mais le signe implicite de l’espoir. Et si une note de tristesse a pu involontairement s’insinuer dans mon propos, je suis certain que notre réunion de ce soir, en ce qu’elle représente, en est la douce et amicale réfutation.»

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