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    Apaiser Malakût…

    …Car il ne faut pas perdre de vue l’essentiel, l’objectif réel de la bataille. Loin de ses épiphénomènes insignifiants que sont les vociférations de Jamil Sayyed, les menaces, accusations de trahison et appels directs au meurtre au quotidien de Nawwaf Moussaoui et ses camarades, les insultes de Walid Joumblatt à l’homme qu’il a été un jour – naguère – et à la mémoire des martyrs du 14 Mars, les délires collectifs (de moins en moins, faute de délirants) du général orange, ou encore les étalages de force du Hezb (comme l’invasion de l’aéroport) et autre signaux d’une détresse sans cesse grandissante…

    L’objectif des putschistes du camp syro-iranien porte certes sur le mulk el-siyassi, le lieu du pouvoir, qu’il va falloir investir. C’est ainsi que chacun au sein de ce camp assume une fonction bien déterminée pour contribuer à faire aboutir la contre-révolution du Cèdre, en effectuant chacun sa charge contre une des institutions qui représentent le vieil État – l’ordre ancien – à abattre. Mais qu’on ne s’y trompe pas : la cabale menée par le Hezbollah contre l’État et le tribunal international n’est pas que de nature politique stricto sensu. Il faut aussi en percevoir l’aspect mystique et culturel qui échappe aux non-initiés. La bataille est en effet d’ordre conceptuel et imaginaire : elle ne vise pas tant l’État ou le tribunal que le concept et les représentations mêmes de l’État ou de la justice. Le Hezbollah, pur produit de l’Iran khomeyniste, est animé d’une logique subversive, insurrectionnelle, révolutionnaire. Mais l’objet de son ire n’est pas tant l’ordre politique que le temps historique lui-même. Ce que l’Iran et les différents outils de sa révolution à travers le monde cherchent à renverser, c’est beaucoup plus que le pouvoir. Ils cherchent en effet à inverser le cours du temps, celui de la rationalité, le temps chronologique de l’histoire, pour le remplacer par un temps existentiel, synchronique, ahistorique, non chronologique, ce temps entre les temps qui est celui de l’imam caché, du Mahdi. Le temps du Hezbollah n’est pas le temps historique : il s’agit du zaman el-latif, le temps subtil de Corbin, celui du Malakût, ce temps-lieu hors du temps et de l’espace, entre les temps, qui est le véritable lieu de l’événement, des grands événements.

    Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que le Hezbollah opère non pas dans le temps réel tel que le commun des mortels le perçoit, celui du calendrier julien ou grégorien, ou encore celui du calendrier musulman. Mais que le temps est tout entier personnalisé, absorbé au service de la révolution islamique et de son aboutissement eschatologique. Point de place dans cet ordre pour la rationalité de la pensée occidentale, celle d’un Hegel et de la philosophie de l’histoire. Au contraire, ce temps dialectique doit être anéanti avec toutes les valeurs qui en découlent. Il ne saurait donc y avoir de vérité réelle ou concrète hors de Malakût, lieu de la vérité universelle, de tout événement, qui transcende l’histoire et brise donc toute datation historique. Dans cette optique, le tribunal international et la justice, création de la « machine infernale » occidentale et des temps modernes, sont l’émanation du Mal. C’est donc la rupture avec le temps tel que nous le connaissons et le vivons, le temps dans lequel nous sommes inscrits, le temps de la modernité tel que perçu par les « pays dominants » de ce monde, que recherche le Hezbollah et, en lui, la révolution iranienne expansionniste. La révolution du Hezb s’inscrit dans le hors-temps, dans l’interruption du temps de tous les jours. Elle cherche à s’inscrire dans la durée. C’est une capitulation du 14 Mars, perçu comme l’agent du monde extérieur moderne, comme instrument de l’Occident, devant Malakût, qui est recherchée par le Hezbollah. Pour reprendre les idées de Sohravardi, le théoricien du Malakût, lorsque le Hezb et son idéologue Naïm Kassem souhaitent la capitulation de l’Occident et de « ses agents » au Liban, ils veulent faire triompher « l’aurore intérieure » de l’Orient sur la « réalité sensible » de l’Occident, qui est « le piège, la fiction ». En fait, le Hezbollah veut sortir une fois pour toutes de son « exil » au Liban, celui des valeurs occidentales et de la rationalité, pour retrouver ce qu’il considère comme sa vision de l’Orient, loin de ces mêmes valeurs occidentales. Cela nécessite néanmoins une révolution destructrice. Et nous sommes à ses portes, pour reprendre l’expression utilisée samedi par le remarquable et lucide discours de Samir Geagea.

    Qui s’étonne encore, dans ce cadre, que le Hezb veuille, pour atteindre son objectif, détruire le tribunal international, symbole conceptuel de cette justice « importée » d’Occident qu’il ne saurait jamais tolérer, mais aussi, avec lui, tout un Liban qui ne correspond pas à l’image fantasmatique qu’il s’en fait obstinément, et qu’il voudrait imprégnée de philosophie mystique syncrétiste et de révolution islamique à l’iranienne… et avec eux, tous les Libanais qui pensent autrement, suppôts dépravés de cet Occident maudit… ?

    Le coup d’État du Hezb ne vise pas seulement à réduire les corps à l’impuissance, mais aussi l’âme et la pensée. Tel est le putsch auquel nous faisons face. Telle est la véritable révolution, où la violence est le moteur exclusif de l’existence, et à laquelle nous sommes appelés à résister pacifiquement.

    Michel HAJJI GEORGIOU
    L’Orient-Le Jour
    27.09.2010

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