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    Au nom des libertés publiques…

    Oui, la manière avec laquelle notre collègue d’al-Akhbar, Hassan Olleik, a été convoqué à Yarzé mercredi soir par l’armée pour interrogatoire constitue une atteinte flagrante aux libertés publiques et à la liberté de la presse. Oui, la procédure régulière aurait dû être respectée par la troupe, et rien, absolument rien ne justifie qu’on puisse lui porter atteinte. Hassan Olleik, après tout, n’est pas un terroriste. Son seul « crime » se limite à la publication d’un article dans un quotidien. Qu’aurait-il donc coûté d’émettre un mandat d’amener justifiant au moins la tenue de cet interrogatoire ? Quel mal y aurait-il eu à ce que le journaliste puisse bénéficier de la présence d’un avocat, de sorte que son droit à la défense soit préservé ? Pourquoi enfin les plaignants n’ont-ils pas été au bout de leur logique et n’ont-ils pas porté l’affaire devant la justice, ce qui aurait été, à leurs yeux, leur droit le plus fondamental puisqu’ils s’estiment lésés et, au final, une preuve extraordinaire de leur attachement à la démocratie, ses valeurs et ses mécanismes ?

    * * *

    Les libertés de la presse, d’expression, d’opinion sont des principes sacro-saints. Rien ne saurait justifier qu’on puisse leur porter la moindre atteinte. De ce point de vue, Hassan Olleik et al-Akhbar méritent toute la solidarité du corps professionnel. Solidarité, il faut bien le noter, dont ce quotidien et ses confrères du même camp politique n’ont par ailleurs jamais, mais alors jamais, fait preuve de leur côté lorsque d’autres journalistes se faisaient harceler, attaquer, tabasser, bombarder, tuer. Cela quand ce n’était pas eux qui sonnaient la charge, à travers d’innombrables campagnes de violence morale à coups d’éditoriaux fielleux et subversifs ou d’articles biaisés, contre certains de leurs confrères, se livrant ainsi à une véritable exécution morale et symbolique en règle de journalistes, justifiant, par la suite, l’éventuel passage à l’agression physique.
    Qu’on demande ainsi au journaliste de la Future TV, Omar Harkous, ce qu’il pense de la trentaine d’articles parfaitement haineux publiés contre lui, au fil des ans, dans ces quotidiens, l’assimilant à Bernard Henry-Lévy et à d’autres intellectuels « sionistes », dans ce qui constitue autant de fatwas successives visant à le diaboliser et, à terme, à en faire une cible privilégiée. Inutile de dire que le stratagème mis en place a bien fonctionné au demeurant : en faisant son travail, rue Hamra, lors d’une manifestation d’un parti prosyrien, Omar Harkous, pointé du doigt comme le « juif » à abattre, avait été sauvagement passé à tabac par une foule hystérique. Il garde jusqu’à présent des séquelles graves de cette agression. Il s’agit là d’un modèle, mais il est loin d’être exclusif : est-il besoin de répertorier la liste interminable de journalistes et médias (pour ne pas parler des hommes politiques ; faut-il rappeler le cas de cette speakerine de la NBN, renvoyée uniquement pour quelques jours, qui, se croyant hors antenne, avait prédit que « le tour » d’Ahmad Fatfat viendrait, alors même que les images de la voiture calcinée de Walid Eido défilaient sur les écrans ?) qui ont été victimes d’accusations similaires, d’insultes, d’attaques injustifiées ou tout simplement de violence morale savamment distillée dans ces médias durant les quatre dernières années, leur seul crime étant d’être dans le camp politique opposé ? Faut-il rappeler qu’il s’agit probablement là d’un exemple unique dans l’histoire du pays d’une instance médiatique qui s’en prend, sans aucun respect de la déontologie professionnelle, à ses confrères journalistes ? Or, s’il existe une seule limite à la liberté d’expression, c’est bien le respect de la dignité, et de l’intégrité physique et morale des autres. Sinon, nous en sommes déjà dans le versant opposé à celui de la liberté, qui est le désordre, l’anarchie.
    Or, c’est justement contre cette atteinte fondamentale faite à sa dignité, et pour protéger son intégrité morale et physique, ainsi que la dignité de l’armée libanaise, que le ministre Élias Murr s’est élevé mercredi contre l’article d’al-Akhbar. On aura beau crier à une atteinte aux libertés – comme cela a été le cas lorsque Antoun Sehnaoui n’a fait que respecter les mécanismes démocratiques et recourir à la justice contre ce spot de la OTV qu’il jugeait comme une atteinte à sa dignité personnelle – le point soulevé par le ministre de la Défense est tout à fait valable et pertinent. Ce dernier s’en est en effet pris à un article présentant, selon lui, des informations biaisées, de manière à le faire passer, par omission, pour un agent d’Israël. Accusation très grave, surtout dans le contexte actuel, et qui plus est paraissant dans le quotidien qui fait office de porte-parole de la « Résistance » et de l’axe syro-iranien. De plus, les informations ont été jugées comme relevant d’une affaire de très haute sécurité nationale, puisque touchant de manière frontale à la défense nationale. De toute évidence, cela ne saurait justifier la procédure qui a suivi ni aucune autre limitation de liberté. Mais l’erreur commise ultérieurement par les services de l’armée ne saurait non plus occulter l’essentiel, en l’occurrence le manque de déontologie professionnelle d’une certaine presse, dont l’objectif est de fabriquer des informations de toutes pièces à des fins strictement politiciennes. Et, la fin justifiant les moyens, tout est permis : le sarcasme, la calomnie, le mensonge, les accusations et attaques personnelles sans fondement réel, la violence. Absolument tout… dans l’ignorance la plus totale de la moindre déontologie professionnelle… Mais on pourra ensuite toujours se cacher derrière le slogan des libertés et jouer aux vierges effarouchées devant les « atteintes inadmissibles », quand bien même on ne reconnaît jamais que sa propre liberté anarchique et jamais celle des autres, même lorsque ces derniers sont des confrères et, de surcroît, des victimes.
    Le chantage, par exemple, opère de cette manière : les détracteurs actuels du ministre Murr ont immédiatement hurlé à la violation de la liberté d’expression en rappelant le bilan peu glorieux, au début des années 2000, de ce dernier en matière de respect des libertés publiques et médiatiques en particulier. C’est ingénieux et par ailleurs tout à fait fondé : l’affaire de la MTV, aujourd’hui dépassée par le nouveau départ de la chaîne, fut en effet un précédent grave qui ne saurait être oublié. Mais ces mêmes détracteurs devraient aussi reconnaître que leur bilan dans ce domaine est encore moins glorieux. Il n’y a pas si longtemps, un journaliste proche du chef du CPL et lui-même victime autrefois de plusieurs injustices défendait l’attaque par le Hezbollah contre les bureaux du quotidien al-Moustaqbal le 7 mai 2008 par le fait que ces derniers étaient « un bastion armé ». Faut-il également revenir sur certains commentaires en réaction à l’attaque contre Omar Harkous sur le forum Internet du CPL : « Il mérite ce qu’il a eu », « Non, il faut les laisser en paix. Demain, nous les traînerons tous devant les tribunaux quand nous prendrons le pouvoir, Nassir el-Assaad, lui et tous les autres… » ? Ce genre de propos ne devraient-ils pas d’ailleurs inciter le ministre de la Justice à initier, à cet égard, une réforme de la justice pénale au niveau de l’éducation pour faire comprendre intimement ce que la liberté signifie et, par là même, multiplier les garde-fous pour éviter toute possibilité de retour à la justice addoumienne ?

    * * *

    Le problème dans tout cela n’est pas ce que le ministre Élias Murr a fait mercredi. Loin de là. Il faudrait même le remercier d’avoir tiré la sonnette d’alarme et dit tout haut ce que la majorité des gens pense tout bas, par crainte de passer pour d’odieux monstres liberticides, alors même qu’ils ne font en fin de compte que pointer du doigt certaines dérives. Le problème, c’est qu’on en soit justement arrivé à ce que ce soit le ministre de la Défense qui intervienne, là où il devrait être, en principe, le dernier à se mêler – par respect pour la sphère sacro-sainte des libertés. Le problème, c’est que certains aient justement pris autant de « libertés », au-delà des limites légales et morales, en usurpant et en portant atteinte au principe de la liberté d’expression, pour outrepasser, au nom d’une doctrine ou d’une idéologie, toutes les règles élémentaires du journalisme, de la véracité de l’information et du savoir-vivre.
    Le véritable problème, il est là, loin des polémiques inutiles et des cris d’orfraie. Et il faut s’y attaquer sans tabous et sans lignes rouges, sans jamais agir de manière liberticide et pour la promotion de la liberté, toujours. À moins que certains médias ne soient aussi devenus autant « d’armes justifiant les armes », pour s’en tenir à la sinistre formule qui nous avait coûté la triste journée du 7 mai 2008 et, avec elle, le chaos.

    Michel HAJJI-GEORGIOU
    L’Orient-Le Jour
    14.08.2010 

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