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    Anatomie d’un exercice d’école

    On a beaucoup dit sur la récente prestation télévisée de sayyed Hassan Nasrallah ; à la fois beaucoup trop et pas assez. Cependant, on n’a pas assez dit sur la signification de la prestation elle-même, sur le sens de cette étrange et si troublante émission. Étant donné l’importance cruciale du sujet traité ainsi que la campagne de marketing qui avait précédé la énième apparition de Hassan Nasrallah, nul n’a pris la sereine sagesse de se poser l’élémentaire questionnement nietzschéen : Qui parle ? Et à partir d’où parle-t-il ?

    La leçon du maître du discours
    On pourrait aborder cette conférence de presse selon plusieurs perspectives. Sur le plan des faits quant à l’assassinat de Rafic Hariri, nombreux sont ceux qui sont demeurés sur leur faim et/ou ont estimé que de telles informations auraient pu être données par n’importe quel porte-parole du parti khomeyniste. Ils ont hâtivement conclu à un affaiblissement du Hezbollah dans le cadre du rapport de forces actuel. Cependant, les apparences peuvent s’avérer trompeuses dès qu’on essaie de voir au-delà des informations fournies. La clé de la compréhension « en soi » des propos de Hassan Nasrallah se situe dans les présupposés et le non-dit de ce qui a été vu et entendu. Qui était là ? Quel était le registre sur lequel il construisit son discours ?
    Nous attendions tous ce moment qu’on nous avait promis inoubliable et riche en surprises. Tous les citoyens, appâtés par le marketing et la propagande, retenaient leur souffle et ne purent donc pas prêter une attention suffisante au sens ésotérique de l’émission tant ils étaient suspendus au simple aspect exotérique. Il n’appartient pas à tout le monde d’être maître en herméneutique (ta’wil).
    Sur le plan de la présentation et de la mise en scène, ce qu’on nous a montré s’est avéré être un remarquable exercice d’école. Le maître était là et donnait sa leçon. Cette dernière s’est déroulée en quatre temps : introduction ; lecture(s) séquentielle(s), immédiatement suivie(s) de commentaire(s) du maître (par tafsir ou par ta’wil), le tout s’achevant par la séquence finale des questions posées par quelques journalistes assis dans un auditorium face à un écran géant retransmettant l’image du maître à partir d’un lieu secret. Tout cela impliquait l’existence d’élèves qui se comptaient par millions, sagement branchés devant leur poste de télévision. Tout au long de l’émission, Hassan Nasrallah a tenu son rôle de maître du discours, seul en mesure de dire le sens des images présentées par la voix d’un lecteur. La mise en scène obéissait à un même schéma : petite séquence dont les images ou le film n’étaient pas nécessairement ou directement liées au thème de l’émission (assassinat de Hariri, Tribunal spécial pour le Liban…) ; puis le maître du discours prenait la parole pour expliquer (tafsir) le contexte de l’image et ramener cette dernière à un sens premier (ta’wil), celui de la nécessaire implication d’Israël dans les assassinats incriminés. Afin d’entraîner l’adhésion de l’élève-téléspectateur à sa thèse, le maître n’usa pas de l’approche par induction, qui lui aurait permis de la démontrer par raisonnement hypothético-déductif. Il privilégia systématiquement le raisonnement par analogie qui permet, plus aisément, d’affirmer des relations de cause à effet entre deux événements qui sont simplement simultanés et/ou corrélés. Cependant, « corrélation » n’est pas synonyme de « relation ». Ainsi la crue du Nil a lieu, en juillet, au moment où l’étoile Sirius se lève dans le ciel. Ces deux événements sont effectivement corrélés ; mais cela ne fait pas du lever de Sirius la cause de la crue du Nil comme le croyaient les Égyptiens sous les pharaons.

    Le discours du maître en lui-même
    Sur quel registre le discours était-il construit ? En apparence, il s’agissait d’un discours politique visant à nier toute implication du Hezbollah dans les assassinats de 2005 en les faisant assumer par Israël. Mais, au-delà de ces apparences, le discours était construit sur un registre métaphysique portant sur le concept de vérité et du magistère de cette dernière. Quand un journaliste lui posa la question de savoir s’il allait oui ou non demander à Saad Hariri de renoncer à tout recours devant la justice internationale, Hassan Nasrallah répondit : « Je ne ferai pas une telle demande. Mais ce que j’ai dit constitue le point de départ de la vérité. » La signification d’une déclaration aussi claire est très simple : « Il y a un magistère de la vérité ; j’en suis le dépositaire. » Cela rappelle la fameuse censure émise par l’évêque de Paris, Étienne Tempier, en 1277, contre les « maîtres et les étudiants » de l’Université de Paris, qui se seraient tentés par la philosophie d’Ibn Rushd et de Siger de Brabant. En monopolisant le vrai (et donc le bien), contre le monde entier, Hassan Nasrallah s’est révélé un lointain successeur de l’évêque de Paris. Tout le sens de son discours réside dans le rejet du vieil héritage de cette sagesse qui nous vient des Grecs pour lesquels, sur le plan politique du moins, l’opinion de tout un chacun sert de magistère.
    Ainsi, la quintessence de ces 150 minutes, se résume en cette double proclamation :
    – L’affirmation : « Je suis (ou notre camp est) le critère de la vérité politique. »
    – Le corollaire implicite : « Il est interdit de poser le moindre questionnement. »

    Antoine COURBAN
    L’Orient-Le Jour
    14.08.2010

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