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    Comment établir des relations saines…

    Tajaddod-Youth.com publie certains articles parus dans le supplément annuel de L’Orient-Le Jour, intitulé LIBAN-SYRIE 2010, LA FIN D’UN MALENTENDU ?, disponible depuis le 10 août 2010, conçu et réalisé sous la direction de Michel Hajji Georgiou.

    Ci-dessous, l’article de Mona Fayad, ancienne membre du comité exécutif du Renouveau Démocratique.

    D’aucuns pensent que le régime syrien n’est plus obsédé par le Liban et par la nécessité d’y maintenir une présence, qu’il n’a plus ce désir impérieux de retourner en terre libanaise. Cependant, il convient de remarquer que l’intérêt syrien pour le Liban dépasse les cercles officiels, pour toucher les citoyens syriens eux-mêmes dans la diversité de leurs appartenances. Ainsi avons-nous souvent rencontré, à diverses occasions, des chercheurs et des écrivains syriens, dont certains sont des amis chers, notamment lors de conférences et de congrès, aussi bien avant qu’après le retrait syrien du Liban. Le plus souvent, je me retrouvais davantage d’accord avec les exilés, sans doute parce qu’ils se sentaient plus libres dans leur pays d’adoption. Le débat devenait en revanche un fardeau et s’écartait même des sentiers du dialogue avec les proches du parti au pouvoir à Damas et ceux bénéficiant de l’agrément des autorités. Leur volonté d’exercer une sorte d’hégémonie se faisait ressentir immédiatement et ils allaient même parfois jusqu’à brandir une certaine forme de menace camouflée à l’encontre de ceux parmi leurs pairs vivant en territoire syrien.
    Cependant, ce qui me frappa réellement reste une discussion, une fois, avec un opposant syrien. Plusieurs années en prison l’avaient laissé avec une santé fragile et de sérieux problèmes dentaires. Il n’hésita pas, lors d’une séance en présence d’amis communs, à me reprocher, non sans étonnement, mes positions après la révolution du Cèdre, stigmatisant ma participation à un programme en compagnie de May Chidiac : comment pouvais-je donc accepter de collaborer avec des partisans des Forces Libanaises, me demandait-il instamment ? Cet incident date de 2007, et j’avais participé à l’époque à une émission avec les mères des martyrs de la révolution du Cèdre ; il est significatif dans la mesure où il montre que beaucoup de Syriens suivaient activement, minute par minute, la situation libanaise, en partant du principe que nos divisions et nos guerres sont élémentaires et inéluctables. En d’autres termes, que nous devons conserver les lignes de démarcation apparues dans les circonstances complexes, et à l’émergence desquelles le voisinage joua d’ailleurs un grand rôle.

    Ce que tout cela révèle, c’est que le style du régime syrien réussit à faire « accepter » aux citoyens syriens ses politiques libanaises, même chez ceux qui marquent leur opposition à leur propre situation chez eux. Maintenir telles quelles les divisions libanaises devient aussitôt l’équivalent d’une position nationale et militante, et plaider en faveur de la mise au ban de tel ou tel une marque d’arabisme et de progressisme. Cela trahit l’existence d’une pensée monolithique qui ne sait qu’assujettir les uns et rejeter les autres, ce qui est la preuve d’un échec à accepter la différence et d’une incapacité à adopter le dialogue comme mode de résolution des conflits. Mais ce qui encourage malheureusement ces positions, c’est la prestation des parties proches de Damas au Liban, qui constituent un talon d’Achille au niveau de la possibilité de jeter les bases d’une dynamique institutionnelle, comme cela devrait être le cas entre deux pays souverains. Et pour cause : ces parties ne font qu’adopter les positions et les revendications syriennes et ne défendent pas les intérêts libanais légitimes.

    Quant aux responsables libanais, un bon nombre d’entre eux a beau recueillir un soutien populaire effectif lors d’élections libres, cela ne les empêche malheureusement pas d’échouer dans la préservation des intérêts, des aspirations et de la volonté du peuple libanais, pour aller se vautrer dans un suivisme à l’égard d’intérêts régionaux qui pourraient leur rapporter des bénéfices !

    Au final, les événements successifs prouvent que le régime syrien n’a rien changé au niveau de sa politique libanaise, laquelle a toujours reposé sur l’étiquetage des Libanaise en fonction de leur degré de servitude. Si le retour physique de la Syrie au Liban n’est plus de l’ordre du possible, ce n’est pas pour des raisons dépendantes de la volonté syrienne spécifiquement. Les visites du Premier ministre Hariri à Damas, qui relèvent de la tragédie grecque, puis celle(s) du député Walid Joumblatt, avec tout le suspense qui les a précédées, sont dignes du meilleur des films policiers. Toutes ces visites ont ravivé toutes les appréhensions de l’étape révolue.

    Nous sommes de nouveau à la croisée des chemins : ou bien les responsables politiques libanais sont capables de tenir bon face aux pressions pour parvenir à établir, sur de nouvelles bases, des relations constructives et positives bénéficiant du soutien de la majorité du peuple libanais – cela permettrait de redynamiser l’action des institutions à tous les niveaux et avec transparence, situation qui devrait en principe prévaloir entre deux Etats indépendants et égaux, l’intérêt de l’Etat libanais étant pris en compte de la même manière que l’intérêt de l’Etat syrien ; ou bien nous nous dirigeons à nouveau vers un rétablissement de la nature déséquilibrée des relations qui existaient autrefois et qui ne seront guère acceptées par de larges fractions de Libanais. Ce sera, pour les hommes politiques libanais, un test particulièrement dur.

    Les signes avant-coureurs des tentatives du régime syrien de ramener la situation à ce qu’elle était auparavant sont nombreux : à titre d’exemple, les propos tenus par le président Assad dans le cadre de son entretien à al-Manar (25 mars 2010) concernant l’existence de « divergences sur le plan du discours politique entre certains hommes politiques et leurs chefs de blocs parlementaires au Liban ». Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il s’agit d’une poursuite de l’interventionnisme syrien dans les affaires libanaises. De plus, traiter le député comme un simple chiffre ou un employé quelconque chez son chef de bloc, c’est ôter aux élections leur caractère démocratique et les transformer en référendum sur le choix du chef du clan et de son porte-parole. Il s’agirait alors d’une image réduite d’un régime totalitaire.
    Le pire, c’est qu’à la suite de cela, un autre incident, qui pourrait être un indicateur concernant la capacité de pouvoir préserver la liberté d’opinion et d’expression ou d’agir comme si nous étions toujours dans le collimateur de la tutelle, s’est produit, en l’occurrence le retrait par le président de la République et le commandant en chef de l’armée de leur représentation après certaines allocutions lors du meeting des Forces Libanaises au BIEL (27 mars 2010). Cela exprime la peur de se voir accuser d’avoir simplement « écouté » des opinions personnelles, et donc de porter atteinte aux relations libano-syriennes. Ce qui revient à imposer des tabous sur certains sujets, situation qui prévalait avant 2005. Se soumettre à cette logique conduira rapidement à un élargissement du cercle des sujets tabous, et ce sera le retour à la République du silence qui régnait, défiée uniquement par une poignée de héros de la liberté d’expression, rapidement devenus, depuis, des martyrs.

    La presse libanaise se trouve face à un nouveau « test » après l’entente syro-saoudienne, et surtout après les visites à Damas du Premier ministre Saad Hariri et du député Walid Joumblatt. D’aucuns voudraient que cette presse libanaise se transforme en ce qui ressemblerait à une presse « gouvernementale », et ce que les assassinats et les liquidations physiques n’ont pas réussi à faire est actuellement en voie de réalisation grâce au retour des « relations normales » entre les deux pays ! Et ce alors même que la seule qualité du Liban pourrait bien être la liberté d’opinion et d’expression, qu’exploitent à merveille ceux qui bénéficient de la protection du régime syrien pour porter atteinte aux plus hautes instances de l’Etat libanais, de manière qu’il n’y ait ni possibilité de les esquiver ni même de leur demander des comptes.

    Les questions des relations libano-syriennes fait partie des sujets éculés, à la recherche d’un cadre pour une solution équilibrée depuis l’instant de l’indépendance, en raison du voisinage géographique et de l’imbrication historique. Cependant, cette problématique qui est actuellement sujette à des tiraillements est liée à la consolidation de la souveraineté et de l’indépendance de l’Etat. Mais il ne s’agit pas d’un problème libano-syrien exclusivement, mais d’une partie des problèmes de l’Etat national arabe qui continue à souffrir de son incapacité à jeter des bases solides à sa légitimité. C’est dans ce contexte global que nous devrions traiter avec la Syrie. Plusieurs pays arabes souffrent de problèmes similaires (l’Algérie et le Maroc, l’Algérie et l’Egypte dernièrement, l’Irak et la Syrie, la Syrie et la Jordanie, l’Arabie Saoudite et le Yémen, sans oublier l’Egypte et la Palestine récemment). Il existe un besoin urgent de consolider le concept et la réalité de l’Etat-nation, ses frontières et ses intérêts, et de les accepter au niveau du monde arabe. C’est pourquoi, et quelles que soient les raisons qui se cachent derrière ces conflits, il est impossible de les dissocier du cadre général qui détermine seul les relations et les réconciliations entre les Etats arabes, dans le cadre de la Ligue arabe.
    De même, les accords conclus entre la Syrie et la Turquie pourraient nous servir de guide pour nous aider à protéger notre indépendance et notre souveraineté. Il est en effet inconcevable que les relations entre ces deux pays soient plus justes et plus équilibrées que celles qui sont établies entre un Etat-frère comme la Syrie et nous.

    La ténacité est ce que la majorité libanaise fait de mieux – cette même majorité qui a voté en faveur d’une politique indépendante et d’un Liban souverain, libre, indépendant et insoumis à n’importe quelle tutelle, et qui a offert des martyrs en raison de son audace à rejeter les diktats qui proviennent de l’étranger, quels qu’ils soient, ou qui se manifestent par le biais de voix internes qui ont recours à la menace, aux insultes, aux accusations de traîtrise et aux attitudes autoritaires dans le but de saboter le dialogue, d’empêcher l’édification de l’Etat, et d’imposer une opinion monolithique. La correction dans le style de la relation reste dépendante de la capacité de l’opinion publique libanaise, qui a constitué le public de l’intifada du 14 Mars, avec tout ce qui a suivi comme luttes. Ce public doit rester actif et alerte pour que ses représentants politiques ne dérapent pas de nouveau et retournent à la rythmique qui prévalait auparavant dans les relations, faite de suivisme et d’infériorité. C’est pourquoi, il doit les interpeller et leur demander des comptes en permanence. La ténacité est le destin du public du 14 Mars, de même que le fait de compter sur la légalité internationale et les résolutions de l’ONU. Il est vrai que Tocqueville a déjà mis en garde contre le risque, pour les petites nations, de se retrouver tôt ou tard rattachées arbitrairement aux grandes nations ou de s’y joindre volontairement, si elles ne possèdent pas leurs spécificités propres. Mais Aron n’est pas d’accord avec lui et trouve qu’il se montre plutôt pessimiste vis-à-vis de la possibilité de l’existence de petites nations qui n’ont pas les moyens de se défendre. Aron estime que la lecture du texte de Tocqueville aujourd’hui n’est pas sans provoquer un sentiment d’étrangeté, de telle manière qu’il en vient à se demander ce que dirait le philosophe devant le nombre important de petites nations qui émergent et qui sont incapables de se défendre. Peut-être aurait-il effectué une relecture de sa théorie en ajoutant une nuance, à savoir que les petites nations sont capables de perdurer, à condition de bénéficier de la protection nécessaire de la part du système international – ce qui est le cas actuellement.
    L’expérience de l’hégémonie sur le Liban a échoué en raison du refus de la majorité du peuple des différentes formes d’hégémonie. C’est ce que confirment les études historiques, philosophiques et psychologiques actuelles sur le rôle de la colère, du ressentiment et de l’absence de reconnaissance de l’autre dans le cours des événements historiques. L’on s’oriente ainsi de plus en plus vers le fait d’accorder de l’importance au rôle de la colère et du ressentiment sur le cours de l’histoire, ainsi que sur la nécessité de reconnaître l’importance des blessures non pansées comme des éléments psychologiques qui ravivent le conflit et la violence avec une grande capacité de destruction – et aussi sur les conséquences de l’injustice et du sentiment d’avoir été lésé. La question principale de l’historien Marc Ferro était : la force des sentiments peut-elle expliquer l’histoire ? Sans être le seul paramètre d’explication, bien entendu. Et si la colère entre les groupes humains constituaient le nerf caché et invisible de l’histoire ?
    C’est justement ce fil important qu’il convient de régler : le rôle du ressentiment dans l’explication de certaines guerres, révolutions et revendications, pour ne pas répéter les mêmes expériences désastreuses du passé, depuis la date et de la fondation du Liban jusqu’à la relation avec le régime syrien. Le rétablissement de relations saines et véritables nécessite une reconnaissance des erreurs commises par le passé, et des excuses. Et c’est ce qui fait défaut, que ce soit entre les Libanais eux-mêmes ou entre eux et le régime frère.

    Mona FAYAD
    L’Orient-Le Jour – Supplément annuel
    Août 2010

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