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    Grégoire Haddad, apôtre de la laïcité

    Il a été l’évêque grec-catholique de Beyrouth, surnommé le prêtre rouge par ceux qui n’avaient rien compris, le prêtre du peuple par ceux qui avaient tout compris. Le père Grégoire Haddad se moque bien des titres. Seules ses convictions continuent à lui donner des ailes.

    Dans sa modeste chambre avec vue sur le jardin, ce jardin qui « rentre chez moi au lieu que je ne sorte chez lui », le père Grégoire, comme tout le monde l’appelle, médite avec ce mélange de sérénité et de passion qui le caractérise. « Je suis toujours en colère, avoue-t-il dans un tendre sourire, mais ma colère est sereine et sans jugement. L’acceptation de l’autre est très importante, elle fait partie de la laïcité. »
    Sa porte reste ouverte à ceux, nombreux, qui le sollicitent tous les jours. Mais pour les recevoir, point de baisemains ou de formules de politesse, il leur préfère la sincérité d’un regard, la franchise et la simplicité d’un dialogue. Dans le fond, le temps n’a rien changé à ses combats. Ils sont justes ralentis par le poids des ans et devenus plus pressants, sans doute plus difficiles, avec la poussée d’un fanatisme généralisé qui ébranle le monde et les idéologies passées.

    Le social, il y a trempé très tôt l’âme et l’esprit, réunissant derrière lui une troupe de volontaires entraînés par sa cause. Un « cœur ambulant avec des mains ouvertes et la tête qui gère tout honorablement », comme en témoigne un de ces « soldats anonymes », le père Grégoire a associé son nom et sa vie à de nombreuses œuvres, notamment le Mouvement social, dont il fut le principal fondateur, ainsi que L’Oasis de l’espérance, l’Artisan du Liban et l’Association d’entraide professionnelle. Très proche de son alter ego et ami l’Abbé Pierre, avec qui il a partagé une communion et une action synonyme de générosité efficace, armé d’une vision et d’un charisme – même Moussa Sadr s’inspirera de ce grand homme -, le père Grégoire a répondu présent partout où il y a avait des besoins et des urgences. « L’Abbé Pierre m’a marqué, et surtout le fait que les gens doivent travailler pour vivre, et non pas devenir des êtres assistés, afin qu’ils puissent redevenir des êtres humains capables de collaborer à l’édification d’une société civile. »
    Le Mouvement social libanais, fondé en 1961, résume bien le double objectif qui l’anime encore aujourd’hui : le développement humain et social antireligieux et anticonfessionnel, loin de toute confrontation armée, la reconstruction de la citoyenneté et la solidarité parmi les jeunes. « Il faut beaucoup de courage et d’audace, avoue-t-il, pour poursuivre ce combat. Un grand nombre de jeunes en ont assez du confessionnalisme. Certains collaborent avec la société civile en organisant des manifestations pour faire entendre leur voix. Ainsi, cette spécification a été abolie de la carte d’identité. Le mariage civil est d’actualité. Tout comme la formation des jeunes et des enfants sur ce que signifie réellement la foi, la religion, la confession. Ils sont les vrais agents du changement dans le pays. »

    Avant-gardiste et libéral
    Tout au long de son parcours personnel et ecclésiastique, la liberté de penser du père Grégoire Haddad n’aura cessé d’être sujet à controverse. Pour preuve, sa démission de ses fonctions d’évêque de Beyrouth, qu’il fut contraint de présenter en 1974 après la crise qui a secoué la communauté melkite, suite à la publication de la revue culturelle mensuelle Afaq qui avait lancé un débat de fond sur les fondements de la foi chrétienne. En effet, le père Grégoire et les responsables de cette revue prônaient un courant de pensée qui se résumait en une formule : dans la religion chrétienne, il n’y a que deux absolus, le Christ et l’homme. Et toute attitude doit être jugée en fonction de ces deux critères.
    Les articles publiés avaient suscité de vifs remous au sein de la communauté, contraignant le Vatican à se saisir du dossier. Dans son verdict, ce dernier souligna que ses écrits n’étaient pas contraires à la foi chrétienne, mais que la situation du père Grégoire devait être réglée au niveau local. Ce qui l’a amené à quitter ses fonctions d’évêque de Beyrouth. Cet épisode, essentiel dans son parcours, confirme sa particularité, au risque d’agacer les frileux et les conservateurs qui l’ont combattu plus ou moins ouvertement.
    « Je ne suis pas un homme de religion, je suis un homme de foi », aime-t-il à rappeler. Chantre de la laïcité, mal comprise au Liban, qu’il définit comme une « autonomie du religieux par rapport au politique et une neutralité du politique par rapport à la religion », partisan de la non-violence, proche du peuple, des personnes en difficulté, désintéressé de la matière et des apparences, il refusera les concessions, tant sur la forme que sur le fond.
    Lorsqu’on ose le surnommer monseigneur, il répète : « Il n’y a qu’un Seigneur, le Seigneur notre Dieu ! » Même lorsqu’il fut nommé archevêque grec-catholique de Beyrouth, il continuait de sillonner les rues de la capitale à pied, vêtu de sa modeste soutane et de ses célèbres sandales de pèlerin. Pèlerin, il l’est encore, même s’il ne cesse de répéter « Je ne suis rien… Je ne me suis jamais pris au sérieux, ce n’est pas maintenant, à la fin de ma vie, que je vais le faire ! » Pour lui, les mots restent insuffisants, légers, superficiels. « Je cherche à parler comme je pense. L’essentiel, dit-il, est de prendre conscience qu’un Dieu d’amour vit en chacun de nous et pas en dehors. Je n’ai pas besoin de mots convenus de la religion pour prier, et pourtant, je ne me suis jamais senti aussi proche de Dieu. »
    Aujourd’hui, le père Grégoire Haddad pourrait être satisfait d’avoir transmis le flambeau de son œuvre, de son action et de ses valeurs. Il l’est à peine, sans doute encore révolté par toutes les injustices, les dysfonctionnements d’un système, d’un pays et d’un monde qui, à l’ère du fanatisme et de Facebook, privilégie les conflits et l’éphémère.
    De sa chambre avec vue sur les jardins de Dieu, par moment antre privé où il poursuit ses lectures, ses interrogations et ses réflexions, par d’autres quartier général d’où il continue à superviser ses troupes et à les animer, le père Grégoire est inlassablement à l’écoute, dans un silence attentif qui ressemble à une formidable leçon de tolérance.
    À l’automne de sa vie, Grégoire Haddad, le « prêtre d’après-demain », comme l’avait si justement qualifié le quotidien Le Monde, n’a pas fini de secouer les idées reçues et de poser les bonnes questions.

    Carla HENOUD
    L’Orient-Le Jour
    15.07.2010

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