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    L’offre et la demande du marché de la démocratie

    Contribution de Ayman Mhanna, secrétaire de Tajaddod-Youth, au hors-série annuel de L’Orient-Le Jour, paru le 26 mars 2008 et intitulé « Réinventer le Liban ».

    L’échec des Libanais à réinventer leur contrat social après le retrait syrien et à réformer en profondeur leur pays a souvent été analysé. Toutes les raisons confessionnelles, personnelles, régionales et internationales ont été évoquées. Il reste peut-être un élément qui n’a pas été suffisamment examiné : le rôle de la société civile depuis 2005.

    En effet, parallèlement aux développements politiques, le Liban a connu une nouvelle dynamique au sein de la société civile. De nombreuses organisations ont été créées ; celles qui existaient ont élargi leur champ d’action. Il ne s’agissait plus d’ONG à but social, caritatif ou sectoriel, mais de groupes de pression, d’advocacy, sur des sujets aussi politiques que la réforme électorale, la surveillance parlementaire ou l’implication dans le processus budgétaire. Plusieurs ONG affichèrent clairement leur but de réinventer le contrat social libanais. Cette dynamique est grandement tributaire du Printemps de Beyrouth et de la fin de l’emprise des services de sécurité sur les libertés publiques.

    L’Intifada de l’Indépendance fut l’aboutissement des efforts de ceux qui ont tenté de porter le message souverainiste au-delà du camp chrétien. On ne peut comprendre 2005 sans un retour aux discours annuels de Sélim Abou, sans une lecture nuancée de l’expérience de Kornet Chehwane et du rôle de Bkerké en arrière-plan. Le Printemps de Beyrouth a consacré un changement historique inouï de l’attitude des non chrétiens à l’égard du Liban comme entité politique. Naissait alors l’espoir d’un nouveau pacte national qui ne soit pas fondé sur deux négations, mais sur une affirmation commune d’une libanité primant toute autre appartenance, et réconciliée avec une arabité débarrassée des horreurs dont les Syriens l’ont affublée. Il était légitime d’espérer la traduction de ce pacte par un train de réformes sociales, économiques et politiques.

    Or une telle entreprise devait faire face aux assassinats et au chantage confessionnel permanent du Hezbollah. Elle devait aussi résister à une autre lecture plus linéaire et manichéenne des événements de 2005 ; celle du courant aouniste qui attendait peut-être une pénitence des « ex-collaborateurs » et un aveu de la validité de sa stratégie et de son discours depuis 1989. Pénitence dont la conséquence logique aurait été de placer Michel Aoun à la tête du système politique post-syrien.

    Les espoirs du Printemps de Beyrouth étaient sans doute compliqués, difficiles à concrétiser, sur fond de gestion chaotique de l’échéance électorale de 2005. Il fallait aussi faire face à la réputation peu glorieuse de plusieurs partis et personnalités qui s’y sont ralliés. Faire du neuf avec du vieux ? Un nouveau pacte avec ceux-là mêmes qui ont contribué à toutes les crises et à tous les échecs ? Un défi ; une gageure… Il est clair que la tentative a déraillé, à cause de ses propres faiblesses et des provocations visant à « recantonner » les Libanais dans leur stricte appartenance confessionnelle. Elle a échoué aussi parce que de nombreux talents, notamment ceux de la société civile, lui ont fait défaut en ne saisissant pas l’opportunité de s’inscrire dans la bataille politique contre le populisme communautaire. La société civile newborn est tombée dans le piège que Gebran Tuéni déplorait quelques semaines avant son assassinat : celui de faire l’amalgame entre les hommes politiques du 14 Mars et les valeurs et aspirations du peuple du 14 Mars.

    Les ONG ont sans doute voulu se poser en alternative à la classe politique, et ont attiré, malgré l’espace médiatique restreint qui leur est réservé, de nombreux jeunes qui ne trouvaient pas dans les partis la réponse à leurs aspirations. Mais quand il est question de faire une rétrospective des réussites de la société civile libanaise depuis la fin de la guerre, le bilan reste maigre. On pourrait citer l’action en faveur de la tenue des élections municipales en 1998, l’observation des scrutins électoraux et quelques mesures relatives à l’inclusion des handicapés. Pas grand-chose de plus. Ce manque de réussite provient, d’une part, de facteurs internes : le manque de courage de plusieurs dirigeants de la société civile, qui perçoivent leur position comme un tremplin vers la politique et rechignent à l’idée de froisser les zaïms, et la perpétuation des clivages régionaux et confessionnels dans nombre de coalitions dites civiles. Mais, d’autre part, il provient d’une erreur que commettent ceux qui croient que la société civile peut remplacer les partis politiques.

    La société civile et l’appareil politique (partis et institutions) sont en fait les deux volets du « marché de la démocratie ». La société civile y joue le rôle de demande ; l’appareil politique le rôle d’offre. Les échecs successifs du Liban à se doter d’un contrat social sain et durable peuvent s’expliquer par une approche économique, celle de la constante inadéquation entre l’offre et la demande démocratiques. Quand la demande l’emporte sur l’offre, ce qui est le cas depuis presque toujours au Liban, le prix de la démocratie augmente, au point de coûter du sang.

    La réinvention du Liban passe par un travail de fond sur l’offre démocratique, afin de l’augmenter et la rendre à même de répondre à la demande. D’abord, à travers la restructuration des partis politiques pour faire en sorte qu’ils agissent effectivement comme partis politiques, désirant élargir leur base et non plus uniquement conserver leurs acquis. Elle passe aussi par la refonte du système électoral pour permettre l’apparition de nouvelles élites, et le renforcement du système judiciaire.

    Enfin, la réinvention a besoin d’une restructuration de la demande. Il ne s’agit pas là d’appeler à la réduire mais à la dégonfler. Des groupes qui se situent aujourd’hui de ce côté de la balance auraient dû être du côté de l’offre. Tant que plusieurs organisations de la société civile n’osent pas aller au bout de leur logique et s’inscrire du côté des réformateurs de l’offre politique, nul espoir de rééquilibrage. Ils ont manqué à leur rôle quand il fallait faire face au populisme confessionnel avec un inébranlable No Pasaran ! Ils n’ont pas voulu mettre les mains dans le cambouis quand il fallait construire un 14 Mars qui soit plus qu’une alliance d’hommes politiques, contestés et contestables.

    En ce début 2008, la société civile doit plus que jamais se poser la question de ce que serait son avenir si les idéaux du 14 Mars venaient à tomber face aux coups de bélier du Hezbollah, de la Syrie et de l’Iran. Pour qu’un vrai pacte national pluraliste et démocratique puisse exister un jour, il est vital que la société civile abandonne, aujourd’hui, sa neutralité négative et aille, pour une fois, au-delà des personnes et des idéologies.

    Ayman Mhanna

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