Un pays « normal », ni plus ni moins !
Contribution de Ziad Majed, chercheur, politologue et ancien vice-président du Mouvement de la Gauche Démocratique, au hors-série annuel de L’Orient-Le Jour, paru le 26 mars 2008 et intitulé « Réinventer le Liban ».
Lorsque les ministres du Hezbollah et du Mouvement Amal démissionnèrent du gouvernement en novembre 2006 et que le président de la Chambre Nabih Berry ferma à clefs « son » Parlement, la crise politique dans le pays se révéla plus complexe que ce que nous pensions. Il ne s’agissait plus de faire face seulement au régime syrien et à sa guerre contre l’indépendance et la stabilité du pays, mais aussi au dysfonctionnement chronique du système politique, soigneusement verrouillé par le confessionnalisme.
Une crise sans issue
Depuis que la loi électorale a permis dans les régions à majorité chiite aux deux partis de monopoliser la représentation de leur communauté, il a suffi que leurs ministres, d’un côté, et leur représentant au sein de la « troïka présidentielle », de l’autre, décident de boycotter le système pour que ce dernier devienne obsolète. Est-ce là la responsabilité de ceux qui ont permis à cette loi d’être approuvée ? Est-ce la responsabilité de ceux qui ont réélu M. Berry à la tête du Parlement ? Est-ce la responsabilité du CPL qui offre une couverture chrétienne à ce camp chiite qui aurait eu du mal à s’imposer seul pour bloquer le processus politique national ? Est-ce la conjoncture régionale actuelle et la crainte par le régime syrien du tribunal international qui poussent le Hezbollah et Amal à se plier aux ordres de Damas pour paralyser la vie politique libanaise ? Est-ce un Iran nucléaire que les armes au Sud cherchent à défendre ? Est-ce la menace américano-israélienne qui maintient le Parti de Dieux sur le pied de guerre ? Est-ce la détermination des deux formations chiites à ne pas s’effacer devant la montée d’un sunnisme dynamique depuis le départ des troupes syriennes du Liban ?
La réponse est probablement à trouver dans un ensemble d’éléments à dégager des questions posées ci-dessus.
Ce qui est sûr, cependant, c’est que nous assistons à l’agonie annoncée de tout le système politique dès lors que des concepts comme « majorité » ou « minorité » ne signifient plus grand-chose puisque l’une des grandes communautés peut décider à tout moment (pour une raison interne ou externe) de se désengager de ces mécanismes et exiger le respect de sa propre interprétation des modes « d’usage » de la « démocratie consensuelle ». Ce qui est également sûr et saisissant, c’est que l’aspect « régional » de la crise actuelle qui parasite la vie des Libanais est parvenu à s’institutionnaliser au sein même de leur Etat, en devenant en soi un élément de dissension sur les quorums, la Constitution, les rôles et les prérogatives des pouvoirs exécutif et législatif !
Nous pourrions affirmer que l’application stricte de l’accord de Taëf nous épargnerait certaines des difficultés que nous vivons. Que cet accord a, en effet, prévu le dépassement du confessionnalisme politique. Que l’arrêt des pressions terroristes provenant du régime de Damas nous libèrerait de notre actuelle prison. Mais ce n’est pas assez. Il faudrait sans plus tarder engager des réformes politiques et donner toute la latitude aux forces de changement pour y contribuer.
Un autre Liban est-il possible ?
Commençons par dire que notre situation aujourd’hui nécessite avant tout, pour rendre des futures réformes envisageables, trois mesures urgentes :
• Un arrêt de toute escalade de la violence et le rejet de toute tentative de pousser « la rue » à imposer sa loi. Il suffirait qu’il y ait un minimum de coopération entre les différents ténors de la classe politique et les forces de l’ordre pour empêcher la crise d’être aux mains des foules agitées et parfois amnésiques des atrocités d’un vécu pour le moins sombre. Une campagne civile et bien médiatisée pourrait peser dans ce sens sur les politiques.
• Un lobbying sérieux pour adopter une loi électorale sur base de la représentation proportionnelle capable de briser les monopoles « confessionnels ». Ironiquement, une telle loi est envisageable aujourd’hui pour d’autres raisons. La loi Boutros en est une bonne preuve.
• Un début de dialogue interne sur une seule question : quelle position devrons-nous prendre pour limiter les retombées des menaces de la région sur notre fragilité nationale ? Comment envisagerions-nous une neutralité face aux axes et alliances d’ordre régional sans pour autant se désengager diplomatiquement et culturellement du soutien aux droits palestiniens ?
Sin un pareil processus s’amorce et si les conflits régionaux restent confinés dans un cadre politique qui absorbe les chocs, alors un autre Liban pourrait être concevable. Un Liban nécessitant des chantiers politiques, administratifs, sécuritaires et économiques. Un Liban se référant aux principes basiques qui fondent les Etats : la souveraineté politique sur les communautés, le monopole de la violence et de ses instruments directs, et la gestion et la résolution des crises dans le cadre d’institutions dont le fonctionnement n’est pas régenté par des individus mais par la loi.
Nous pourrions longuement discuter du « projet libanais ». Nous pouvons rêver de la laïcité, seul remède contre la confessionnalisation qui ronge les espaces publics et privés…
Mais pourquoi ne pas commencer par une idée simple : un droit de vivre normalement, dans un pays normal, dans une société qui évite de se déchirer à chaque fois que des tensions font irruption dans un quartier d’une ville ou dans les faubourgs d’un village…
En rétablissant ce maillon manquant, en redonnant son sens à l’exercice de la citoyenneté, même un éventuel boycott du système politique n’aurait plus de conséquences dramatiques. Les « chiites », ou les autres tenants du pouvoir, « sunnites » ou « chrétiens », seraient vite dépassés par des revendications plus proches de la politique fiscale ou d’ordre social, en rapport avec les exigences et la qualité de la vie quotidienne, que les luttes contre tel ou tel Satan, ou en faveur de tel ou tel régime…
Un Liban à réinventer ? Pourquoi pas ? Je ne souhaite pas qu’il soit « unique » comme on aime à le répéter souvent. D’ailleurs telle n’est pas la question. Je le souhaite tout simplement juste, viable et « normal »…
Ziad Majed

