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    L’avenir – toujours – en points d’interrogation

    Contribution de Ziyad Baroud, avocat et figure active de la société civile libanaise, au hors-série annuel de L’Orient-Le Jour, paru le 26 mars 2008 et intitulé « Réinventer le Liban ».

    « Le Liban ne doit-il pas sortir de la passivité et de l’impasse pour inventer lui-même ses propres équations, bricoler, s’il le faut, mais à une grande échelle – à l’échelle des enjeux engagés ? » (Ghassan Tuéni, in Une guerre pour les autres).

    Pour un frêle moment, je pensais pouvoir laisser une PAGE BLANCHE exprimer brutalement la réinvention d’un Liban dont la noirceur de l’actuel et la nébulosité des discours requièrent désormais… une trêve de paroles !

    Comme une façon de contrarier la raison, je me résigne pourtant à « commettre » la plume ; cette tâche, aussi ingrate qu’ardue, qu’est celle de vouloir réinventer l’eau chaude (ou le baroud si l’arabe vous tente). Je me résigne parce que « le Phénicien » en moi m’accule à l’aventure, ou parce que « l’Arabe » de mon inconscient m’invite à la bravoure… Deux conditions sine qua non à qui veut adresser le Liban concept : une aptitude à braver des déserts d’idées et un goût de l’aventure qui risque des itinéraires quelquefois sans destination, sans destinée.

    Pourtant, ce n’est pas tant le concept qui est voué à la réinvention, mais le vécu, le conjoncturel et les mécanismes de gestion. Est-ce le Liban de Michel Chiha qu’il faudrait repenser, le Liban du consensus et de la participation ? Est-ce l’idée d’un Liban pluriel, ouvert et missionnaire qui est remise en question ? Si tel est le cas, il ne s’agirait plus de réinvention mais de déclaration de décès ! Un Liban qui n’est pas – au moins – tout ça à la fois ressemblerait à un cadavre cliniquement mort, mais dont les obsèques ne sont pas encore annoncées. Inutile de pousser alors la réflexion plus loin. Il est des constantes que seule la tyrannie peut violer. Dans la Constitution française, il est des dispositions qui ne sont pas susceptibles d’être amendées et révisées, telle la forme républicaine de la France. Il devrait en être de même du concept du « Liban message » qui ne devrait en aucune façon être révisé ! Réinventer le Liban, sous l’angle de son concept, de son rôle historique et de sa vocation, reviendrait à repenser son existence même, voire la renier !

    Osmose de cultures, le Liban est ainsi appelé à être réinventé dans sa structure, dans la charpente qui étaye son concept et ses idées fondatrices. C’est le Liban-Etat qu’il convient d’INVENTER plutôt que de réinventer. Réduit à l’état de la tentative embryonnaire, l’Etat du Liban est devenu une finalité en soi ! Pour inventer l’Etat, l’entreprise requiert, au moins : 1) un besoin, 2) un inventeur, 3) un laboratoire, 4) un environnement favorable, 5) des ingrédients, et 6) des bénéficiaires.

    1) un besoin : le présent dossier de L’Orient-Le Jour le dénote éloquemment. Depuis le Grand Liban en 1920, l’édification d’un Etat a raté ses tentatives ; le besoin a perduré et s’est fait sentir d’une manière sans cesse accrue. Réinventer l’Etat est devenu une nécessité, comme en témoignent les contributions variées à ce dossier en quête d’une réinvention, en quête d’un Etat…

    2) un inventeur : passons plutôt au pluriel. Inventer l’Etat au singulier risque d’aboutir à des résultats singulièrement contraires à sa raison d’être. C’est en comité qu’il convient de l’édifier. Un comité de salut, de sages, de… citoyens, tout simplement, qui font primer la beauté du verbe créé à la fierté de l’auteur. Un inventeur d’antidote, du style Michel Obeid, un inventeur d’idées à la manière de Michel Chiha, si on en faisait encore, un inventeur d’excellence aux sommets de Maxime Chaya…

    3) un laboratoire : pour changer, ce n’est pas le Liban qui devrait s’offrir en laboratoire : c’est plutôt un laboratoire pour le Liban qu’il faudrait concevoir. Un espace de réflexion qui rappelle les Assemblées constituantes, dans lesquelles le système se forge au gré des besoins de l’idée, du concept. Un exercice de fignolage des acquis ; les expérimentations ayant été accomplies auparavant, par le sang, par la bêtise fratricide, par l’incohérence des discours et par la destruction du beau… Triste constatation.

    4) un environnement favorable : un peu à la manière des standards reconnus en matière d’expérimentation chimique. Des règles de sécurité minima pour éviter la déflagration au sein du laboratoire. Repenser la structure du Liban, afin de construire l’Etat, serait une entreprise périlleuse dans l’état actuel de la polarisation et des tensions, à moins que le désir de réinventer ne vienne d’un vainqueur qui voudrait l’imposer à un vaincu.

    5) des ingrédients : ou encore des matières premières sans lesquelles la réinvention virevolterait à un remake bas de gamme. Depuis 1990, les matières premières qui étaient censées participer à l’édification du Liban institutionnel n’ont pas cessé d’être importées, et de mauvaises souches, de surcroît ! Ainsi, la Constitution, revue à la hâte d’un Taëf controversé, a-t-elle raté son dessein : équilibrer les droits, doser les contestations et, surtout, débloquer afin de désobstruer l’impasse. Le but ultime de la Loi fondamentale au Liban devrait cibler le déblocage pour assurer la stabilité. La loi électorale, elle, n’en est pas moins fondamentale, il est vrai, mais sa véritable atrophie demeure celle d’une classe politique qui n’y voit qu’un moyen de se procréer.

    6) des bénéficiaires : voyons plutôt du côté des perdants. Innombrables, tous azimuts, ils expriment mieux tout l’intérêt d’un Liban réinventé structurellement pour devenir, un jour, un Etat. Un Etat de droit surtout. « Rien dans la guerre, et rien dans les perspectives de la paix, ne changera notre conviction profonde », déclarait Ghassan Tuéni, et de renchérir : « C’est les Libanais qu’il faut, de nouveau, que le Liban séduise »…

    L’avenir en points d’interrogation. Sous ce titre, L’Orient-Le Jour sondait les Libanais en 2007. Une année plus tard, les interrogations continuent à vibrer d’acuité. C’est dire combien la réflexion continue à buter sur des interrogations aussi profondes que les fondations du pays. Si 2009 n’apporte pas, au moins, un commencement de réponses, le risque ne serait-il pas grand que le Liban continue de séduire… ses destructeurs ?

    Ziyad Baroud

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