Questions… (sans) réponses ?
Contribution de M. Camille Ziadé, vice-président du Renouveau Démocratique, au hors-série annuel de L’Orient-Le Jour, paru le 26 mars 2008 et intitulé « Réinventer le Liban ».
Réinventer le Liban, est-ce possible sans arrêter d’urgence et en priorité ce torrent d’invectives et d’injures, cette boue qui ne tari pas et n’en fini pas d’éclabousser, salir et polluer nos esprits et nos âmes, diffusant nuit et jour sur nos écrans, nos ondes et dans nos écrits, des contrevérités, des amalgames faciles, des titres racoleurs, des menaces et des appels à la violence ? A la vue de ces visages crispés, tordus par la haine, à qui veut-on faire croire que dans ce climat, un dialogue entre Libanais est encore possible ; que nous pouvons refaire ensemble le Liban ?
Peut-on réinventer le Liban sans que nous nous entendions entre Libanais sur des valeurs communes et que nous les diffusions aux nouvelles générations afin de réhabiliter la politique à leurs yeux, et de les réconcilier avec la chose publique : démocratie, pluralisme, participation, service des autres, solidarité sociale, dialogue, non-violence, respect des libertés publiques, des droits de l’homme et de sa dignité, justice, liberté, paix, combat contre la corruption, souveraineté. Ces valeurs ont-elles le même sens pour nous tous ? En auront-elles sans un dialogue entre nous, franc, sincère, ouvert et constructif ?
Réinventer le Liban, pour les chrétiens, n’est-ce pas avant tout rechercher les véritables causes de leur déclin ; puis renoncer à réfléchir exclusivement en termes souvent illusoires de force, de droits, de prérogatives et de pouvoirs ? N’est-il pas temps, enfin, qu’ils retrouvent leur véritable vocation en initiant un profond renouveau spirituel, en engageant une courageuse révolution culturelle ? Pour cela, un premier pas a été fait : ils ont une feuille de route (l’Exhortation Apostolique et les résolutions du Synode patriarcal maronite), et les moyens de les réaliser (réseaux d’écoles, d’universités, d’hôpitaux, de paroisses et d’associations).
Pour les chiites, conscients de leur nombre, de l’émergence de leurs nouvelles élites, de leur puissance financière (Iran et émigrés) et de leur poids politique, réinventer le Liban n’est-ce pas renoncer à faire plier leurs concitoyens par la menace des armes et de l’idéologie, avec l’appui de l’étranger ? N’est-ce pas redéfinir leur place et leur rôle au sein et au service de la société et de l’Etat libanais ?
Pour les sunnites qui ont découvert, récemment, l’importance et le sens de ce Liban indépendant, souverain et riche de sa diversité, le réinventer c’est en devenir, par un approfondissement constant, ses plus ardents défenseurs, notamment auprès des pays arabes, et cela quels que soient les changements de circonstances et les événements politiques ou économiques de la région.
Pour toutes les communautés, réinventer le Liban n’est-ce pas lutter avant tout, à l’intérieur de chacune d’elles, contre toutes les formes de radicalisme et d’extrémisme, et promouvoir la modération, condition fondamentale de leur coexistence et de l’édification d’un Etat moderne ?
Réinventer le Liban, n’est-ce pas aborder la délicate question de la décentralisation administrative ? Comment le faire sérieusement sans avoir aussi une vision commune du pouvoir central (monnaie, diplomatie, défense) et sans avoir le souci constant, par la création d’espaces communs, de se prémunir contre les dérives centrifuges et fédératives (séparatistes ?) qui mèneront nécessairement vers l’inféodation à l’étranger ?
Peut-on réinventer le Liban sans commencer dès aujourd’hui à réfléchir, pour nous et pour les autres, à un Moyen-Orient en paix qui verra le jour tôt ou tard ; à réfléchir aux mécanismes institutionnels qui permettront à la fois notre intégration dans ce grand ensemble régional et la préservation de notre particularité, de nos spécificités politiques, économiques, sociales et culturelles, pour continuer à assumer pleinement notre rôle ?
Réinventer le Liban ne passe-t-il pas, au-delà des ressentiments, par l’entente entre Libanais d’abord, et avec la Syrie ensuite, autant que l’évolution du régime syrien le permettra, pour aboutir à des relations normales, naturelles, complémentaires et privilégiées, dans le respect de l’indépendance, de la souveraineté de notre pays et de l’intégrité de son territoire ?
Comme on le constate, les questions qui se posent aux Libanais sont multiples, complexes et délicates. Pour les résoudre, il faudra les aborder dans un climat de sérénité et de transparence, de franchise et de réalisme, et surtout de rigueur, loin de la médiocrité ambiante. La recherche des solutions devra se faire dans une dynamique positive et constructive en allant à l’essentiel sans se laisser entraîner dans les détails et se perdre dans les faux problèmes et les illusions.
Le Liban à réinventer ? Plutôt à retrouver : indépendant, souverain, arabe, pluraliste, démocratique et ouvert.
Camille Ziadé
Vice-président du Renouveau Démocratique


