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    « La résistance culturelle est la garantie de l’indépendance politique »

    Sandra Noujeim résume dans son article publié le 20 mars 2008 dans L’Orient-Le Jour les interventions des participants à la conférence consacrée à la “Résistance Culturelle”, organisée par les étudiants de droit de l’USJ. Cet article fait écho à l’intervention de Michel Hajji Georgiou sur le même thème, publiée également sur notre site.

    La jeunesse appelée à faire preuve d’esprit critique et d’innovation
    Abou aux étudiants de l’USJ : « La résistance culturelle est la garantie de l’indépendance politique »

    La jeunesse est une attitude passionnée, une lutte intarissable, un souffle insolent de vérité. Mais les jeunes Libanais ne sont pas des révolutionnaires : certains se résignent à la précarité du pays et choisissent de travailler silencieusement leur vie, d’autres, mus par une quelconque volonté de changement, s’engagent en faveur de partis politiques dont le chef devient l’unique image à suivre, à reproduire. Résultat : l’innovation, la provocation, l’audace ont disparu de l’espace universitaire. Pourtant, les jeunes Libanais étaient les pionniers de la fronde lancée contre l’occupation syrienne. Ils étaient les acteurs de la résistance estudiantine dirigée contre la répression, une résistance armée de réflexion, de critique, de connaissances ; un soulèvement de la pensée : la résistance culturelle.
    Si « nous n’avons jamais été plus libres que sous l’occupation » (Sartre), dans le sens de la soif de liberté, il est temps que les Libanais, en particulier les jeunes, apprennent à unir leur énergie pour une même cause : le goût inaltérable de la liberté, fût-il ou non assujetti à une présence étrangère. C’est là l’enjeu qui a conduit l’amicale de droit de l’Université Saint-Joseph à organiser une table ronde autour du thème « Le mouvement estudiantin et la résistance culturelle ». Des anciens de la faculté, militants et engagés, ont pris la parole, dans un débat animé par Michel Hajji Georgiou, journaliste et acteur de la résistance estudiantine. Cette rencontre était d’autant plus importante que l’éminent père Sélim Abou, ancien recteur de l’USJ et précurseur de cette résistance au temps de l’hégémonie syrienne, y a pris part.
    Dans son allocution d’ouverture, le président du bureau de droit à l’amicale, Roger Gaspard, a immédiatement centré la problématique du débat. Il s’agit, a-t-il précisé, de savoir « comment empêcher les étudiants de devenir des moutons de Panurge, de hurler faux des slogans qu’ils croient comprendre ». En réalité, les étudiants forment « un échantillon de la structure libanaise envahie par le confessionnalisme, le clientélisme et une sorte de passivité indifférente », a-t-il indiqué. La résistance est le moyen de se démarquer de ce schéma libanais, de dénoncer les failles dégradantes de la société, afin de préconiser une réforme efficace aux niveaux politique et social.
    Prenant la parole, M. Michel Hajji Georgiou a rendu un vibrant hommage au père Abou et à ses discours épiques, notamment le dernier sur les « résistances de l’université », en l’an 2003. Il s’agissait, comme l’a expliqué M. Hajji Georgiou, de « redéfinir la culture comme une dynamique (…) liée à l’idée forte de l’indépendance », afin que la « société puisse être réellement libre et rejeter la tentation permanente de l’abandon aux démons de la servitude volontaire ». Au-delà de son contexte politique, ce discours décrit une façon d’être, une attitude de vie par laquelle l’homme lutte continuellement contre l’aliénation de sa liberté et l’asservissement de sa pensée.

    Sélim Abou
    Le père Abou a d’ailleurs profité de l’occasion pour réitérer son appel aux étudiants à résister par la culture, en donnant lecture d’un passage du livre du romancier argentin Ernesto Sabato, intitulé La Resistencia.
    La résistance estudiantine est d’abord une résistance individuelle, un effort continu de dépassement personnel, une volonté accrue de travail, une détermination à se donner pour soi et pour l’autre. L’ancien recteur a ainsi cité une phrase de Sabato qui « appelle les jeunes à la résistance contre l’apathie et la passivité ». « L’homme se sauve dans la mesure où il risque sa vie pour les autres, pour son prochain, pour son voisin, ou pour l’enfant abandonné dans la rue et le froid », affirme Sabato. La résistance est un travail continu « prompt à débusquer les pièges d’une liberté sans responsabilité, à maintenir et développer la créativité et l’engagement, à sortir de soi (…) pour l’autre », a ajouté le père Abou, adressant ainsi « l’exhortation de Sabato » aux jeunes du Liban, déçus, découragés, « ne (croyant) plus dans la vertu d’une quelconque résistance ».
    L’ancien recteur a aussi tenu à rassurer la nouvelle génération : « D’une manière ou d’une autre, le conflit sera résolu et l’avenir du pays sera entre vos mains. » C’est pourquoi il est important, « en attendant (…), de maintenir vivants votre sens critique, votre discernement, vos idéaux, votre générosité, votre initiative sociale, toutes choses qui relèvent de la culture », a-t-il souligné. Et de déclarer enfin : « La résistance culturelle est la garantie de l’indépendance politique. »

    L’État de droit, un aboutissement
    Aujourd’hui, les étudiants doivent être loin de parler de la résistance culturelle « comme d’une expérience figée dans le passé », a indiqué M. Hajji Georgiou dans son exposé. C’est une dynamique qui doit se poursuivre, d’autant que les menaces qui assaillaient « l’indépendance, l’unité et la citoyenneté » n’ont pas disparu. Parmi les buts à poursuivre, désormais, « la consolidation de l’indépendance recouvrée, dans la mesure où elle est sans cesse menacée de disparaître à nouveau », et le travail « pour l’émergence d’une conscience citoyenne », base de toute opinion publique avertie et efficace, a-t-il ajouté.
    M. Hajji Georgiou a ensuite donné lecture d’une intervention de l’ancien président du bureau estudiantin de la faculté de droit, Amine Assouad, critiquant, dans l’optique de la résistance culturelle, le geste des étudiants du CPL de l’USJ qui ont déposé une gerbe de fleurs il y a quelques semaines sur la tombe de Imad Moghniyé.
    La résistance culturelle ne serait donc pas limitée à la lutte pour la souveraineté, mais aurait une dimension essentiellement civile. Elle viserait ainsi, en dernier lieu, à l’établissement d’« un État de droit en bonne et due forme », selon M. Wassim Jabre, ancien militant et membre actif du bureau de l’amicale de droit. « L’État de droit existe, précise M. Joseph Nasrallah, ancien militant estudiantin, lorsque les règles (protégeant les libertés individuelles et les droits fondamentaux) sont effectives, concrètes et opérationnelles. » « C’est un État qui consacre le pluralisme comme source d’enrichissement, en reconnaissant à tous le droit d’exister », a indiqué M. Nasrallah. C’est pourquoi la dynamique de la résistance culturelle ne peut se faire sans comprendre la complexité de la conjoncture libanaise, notamment « la double appartenance culturelle du Liban aux mondes arabe et occidental, la forte présence des acteurs religieux islamo-chrétiens, l’absence d’une tradition étatique (…) », a-t-il noté. C’est ainsi l’idée de l’« ouverture à l’autre » qui donne à la résistance culturelle tout son sens. Le « cheminement de cette résistance » doit véhiculer « un accord sur une seule identité libanaise », a-t-il conclu.
    M. Jabre a pour sa part mis l’accent sur l’obligation de « retourner aujourd’hui à la source si nous voulons vraiment préserver notre identité libanaise ». C’est ainsi que « par-delà le culturel, la résistance prendra une dimension civique » afin d’ « atteindre les étudiants et les individus d’autres communautés (…) et créer avec eux des projets concrets à caractère social et économique (…) comme la journée de soutien aux agriculteurs libanais ». L’action civique répond alors au « caractère inéluctable de la promotion de la culture des droits de l’homme » à laquelle exhorte le père Abou dans le cadre de la résistance culturelle.

    Une lutte pour le droit à la vie
    Les enjeux de cette résistance sont en fait les enjeux d’un pays en quête d’indépendance. Et les moyens qu’offre cette résistance sont ceux qui garantissent l’expression de la liberté.
    Samer Ghamroun, ancien rédacteur en chef de la revue de la faculté de droit, Béryte, et ancien journaliste à L’Orient-Le Jour, a justement insisté sur l’importance de la presse estudiantine. L’écriture permet ainsi à la réflexion de se concrétiser, à l’opinion de se faire entendre plus efficacement.
    De son côté, Marc Makary, lui aussi ancien président du bureau de l’amicale de droit, a mis en évidence le rôle des amicales face à la perte de l’autonomie des étudiants, « devenus simples exécuteurs des calendriers partisans ». L’amicale doit contribuer à rendre leur autonomie aux étudiants, à briser le diktat des partis. Les amicales constituent des plates-formes essentielles pour le renouvellement de l’activité étudiante et offrent, a-t-il indiqué, une alternative concrète, parallèle aux structures partisanes existantes, et capable de combler le manque de choix politiques rencontré par les étudiants.
    À cet égard, les amicales devront diversifier leurs moyens de lutte. Elles devront innover. C’est dans ce contexte qu’il faut faire appel au concept de résistance culturelle prônée par le père Abou, une dynamique apte à « conscientiser et sensibiliser la majorité silencieuse, par les diverses formes de lutte qu’elle propose, toutes accessibles aux étudiants », a souligné Marc Makary. C’est, en définitive, une lutte pacifiste, animée par la fraîcheur d’une jeunesse qui se bat pour rien moins que son « droit à la vie », a-t-il martelé.
    La cérémonie a par ailleurs été marquée par un grand moment d’émotion, avec la diffusion d’un enregistrement vidéo d’un entretien avec Rami Azzam, militant et poète décédé en 2003 d’une attaque cardiaque. Il y évoque les diverses dimensions sociale, politique et culturelle de la résistance estudiantine. La plume est le renfort des manifestations, la culture un espace de survie du talent, l’initiative estudiantine un moyen de mobiliser le potentiel de réflexion et d’innovation des jeunes, au nom de l’indépendance, du changement, de la dignité. Ce sont là trois dimensions qui s’entremêlent ainsi dans une symbiose de vie, un véritable « cri de vie », celui d’un peuple fier et avide de liberté.

    Sandra NOUJEIM – L’Orient-Le Jour, 20 mars 2008

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