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    Civilement vôtre…

    Qu’ils en aient marre, qu’ils en aient vraiment assez, que leur ras-le-bol devienne difficilement contrôlable, quoi de plus normal, de plus inévitable quand ils réalisent que leurs cris se perdent dans le désert, qu’on les tient quasiment dans le plus grand mépris.
    Qu’ils se rebiffent, qu’ils se donnent le mot pour faire entendre, bruyamment et dans la bonne humeur, une voix jusque-là enfouie dans l’oreille d’un sourd, quoi de plus démocratique dans un pays qui se targue d’être l’îlot de la liberté d’expression dans un environnement régi par la pensée unique.
    Mais à quoi sert cette liberté d’expression quand les décideurs, les bonzes sclérosés lui réservent le sort généralement réservé aux propositions qui dérangent, qui perturbent l’ordre établi : le placard de l’oubli ?

    C’est précisément pour protester contre cette absurdité, contre la politique du déni, que jeunes et moins jeunes ont pris le chemin le plus court pour manifester leur colère : la rue. Une rue non plus envahie par des hordes de voyous ou d’excités de la gâchette confessionnelle, mais par les frustrés du droit civil, de la liberté de choix.
    Musulmans ou chrétiens, sunnites, chiites ou maronites, druzes ou grecs-orthodoxes (un label, un héritage confessionnels que leur ont légués leurs parents), ils se sont tous rassemblés pour dire :
    « Laissez-nous décider de notre vie, de notre avenir. »

    Femmes ou hommes, un même credo : laïcité, une dix-neuvième communauté qui ne remettrait nullement en question les dix-huit autres mais qui ouvrirait la voie à la fusion intercommunautaire, tant souhaitée, tant nécessaire, une fusion que les juridictions religieuses rendent aujourd’hui impossible. Une dix-neuvième communauté qui donnerait automatiquement à la femme les mêmes droits que ceux accordés à l’homme, l’égalité naturelle face à la loi.
    Que les hiérarchies religieuses soient réticentes à pareille évolution, à une démarche conduisant à la laïcité, il n’y a pas lieu de s’en étonner dans un pays foncièrement confessionnel où l’appartenance à la communauté prime sur l’attachement à l’État, où l’État lui-même n’arrive à se maintenir qu’en se livrant à l’exercice périlleux de l’équilibrage confessionnel.
    On peut être maronite, chiite ou sunnite, et laïc également, tel est le message que les manifestants de la Laïque Pride ont voulu délivrer dimanche, un message jusqu’à présent régulièrement retourné à l’expéditeur, systématiquement rangé dans les oubliettes de la mémoire. Un dossier brûlant parce que facteur de remises en question, dynamiteur de privilèges accrochés, comme une sangsue, au corps libanais.

    Assez d’hypocrisie : de plus en plus de jeunes couples gagnent Chypre ou la Turquie pour convoler civilement en justes noces. Musulmans ou chrétiens, ils ont fait leur choix d’avenir en toute laïcité, mais en se soumettant à la législation des pays d’accueil. En 1998, Élias Hraoui avait tenté de mettre un terme à l’aberration en élaborant une loi sur le mariage civil facultatif, un contrat qui serait conclu sur le territoire national en base de règles précises. Toutes les instances religieuses s’étaient aussitôt mobilisées pour étouffer le projet dans l’œuf…
    Douze ans plus tard, la marche laïque remet la question sur le tapis, un mouvement qui n’est que le reflet de l’exaspération grandissante des jeunes qu’on ne veut ni écouter ni faire participer aux décisions de l’État.

    Le cri sera-t-il aujourd’hui entendu ? Michel Sleiman récupérera-t-il le relais qu’Élias Hraoui, contraint, avait laissé tomber il y a plus d’une décennie ? État moderne ou État toujours prisonnier du carcan confessionnel ? Toute la complexité du drame libanais est là.

    Nagib AOUN
    L’Orient-Le Jour
    26.04.2010

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