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    De la résistance culturelle

    Conférence donnée par Michel Hajji Georgiou à l’Université Saint-Joseph, le 5 mars 2008, sur le thème de la « résistance culturelle ». Un texte d’une grande profondeur qui permet de mettre le soulèvement historique de 2005 en perspective, et de le relier à une série d’initiatives lancées depuis le début des années 2000 à l’USJ et qui annonçaient, sans doute sans le savoir, le Printemps à venir. Un texte d’autant plus important pour nous, jeunes du Renouveau Démocratique, conscients qu’il faut diversifier les modes de résistance à toutes les tentatives de rétablir l’hégémonie syrienne sur le Liban. La bataille que le 14 Mars mène au Liban est aussi d’ordre culturel. Redécouvrir la résistance culturelle lancée à l’USJ il y a quelques années est essentiel.

    « Instruis-toi

    Et bagarre-toi

    A chacun selon ses armes ».

    Odysseas Elytis, poète grec,

    Prix Nobel 1979

    Révérend père Sélim Abou

    Messieurs les professeurs,

    Mesdames, Messieurs,

    Je vous réclame d’entrée beaucoup d’indulgence, puisque je débuterai en effet ce bref exposé par un détournement des premiers mots du Manifeste du Parti communiste et de la pensée de Karl Marx en proclamant solennellement, et sur un ton presque péremptoire, que « l’histoire des peuples du monde est faite de résistance culturelle ».

    Dans votre discours épique du 19 mars 2003 intitulé « Les résistances de l’Université », cher père Abou, vous affirmez que « procédant d’une effervescence intellectuelle et affective permanente, la culture s’élabore au sein d’un peuple, dont elle reflète l’âme profonde. Elle est une création de modèles spécifiques et de valeurs universelles ; elle est l’expression multiforme d’une aspiration commune à l’absolu ; elle est un langage particularisé de la liberté humaine. De par sa nature, elle s’insurge contre toutes les formes d’oppression. Cesse-t-elle de le faire, elle s’aliène et se dessèche, engendrant le goût de la servitude ». Ce faisant, vous ne faisiez que redéfinir la culture comme une dynamique intrinsèquement liée à l’idée forte de l’indépendance, au refus de l’affadissement des valeurs, de l’aliénation des êtres, de l’appauvrissement des rêves. En d’autres termes, votre discours réétablissait la nécessité de l’existence d’une culture vivante et vivace pour démons de la servitude volontaire. Il convient de rappeler que le Liban faisait face à une entreprise de « syrianisation » rampante et d’anéantissement progressif de toutes les valeurs positives qui font sa spécificité dans ce monde arabe – et il convient de dire aujourd’hui arabo-persique – abandonné au monolithisme glacial des dictatures, tyrannies, intégrismes et autres formes de fascismes militaires et religieux.

    Il était somme toute naturel que l’idée de « résistance culturelle » émerge d’un anthropologue, d’un éducateur et d’une autorité respectée et admirée par les jeunes, et consciente de l’enjeu sociétal de la lutte en cours, par-delà les querelles politiciennes et les slogans démagogiques. L’idée était fille de son temps : les manifestations estudiantines des partis de l’opposition chrétienne étaient sévèrement réprimées, les étudiants tabassés et jetés en prison, et le tout sans grands résultats. Ces mouvements étaient nécessaires pour s’approprier l’espace de la rue, le transformer en espace public, et y hurler notre refus de l’occupation syrienne. Mais ils étaient orphelins et n’entraient dans le cadre d’aucune stratégie ciblée, orientée, étudiée. Pire, ils commençaient à être boudés par le gros des étudiants pour une multitude de raisons : rejet des partis en présence, désintérêt de la vie politique, ou encore souci de sécurité et d’intégrité physique face aux matraques des hordes d’agents de l’ordre au service de l’occupant.

    Conscient de cette impasse dans laquelle se trouvaient les étudiants, et préoccupé par leur bien-être physique et par la réussite de leur cause, vous les avez invités à résister aussi par « d’autres moyens ». D’abord par la recherche et la réflexion, naturellement. Je cite d’ailleurs cette phrase magnifique de votre discours que je continue d’opposer à tous ce sociologisme populiste qui nous assaille actuellement : « La réflexion est l’ennemie des slogans : la réflexion exige un effort intellectuel, le slogan atteste une paresse mentale ; la réflexion vise la clarté, le slogan se plaît dans la confusion ; la réflexion demande du courage, le slogan s’accommode de la lâcheté ». Nous devrions réciter ces quelques mots tous les matins, comme une prière, pour nous protéger de la bêtise. Mais vous insistez surtout sur « l’innovation ». « L’innovation suppose que nous nous débarrassions des mécanismes de pensée anciens ou habituels, pour laisser surgir, du tréfonds de nous-mêmes, de cette profondeur où se rejoignent l’intelligence, l’imagination et la sensibilité, des expressions inusitées de nos idéaux, en l’occurrence de nos idéaux patriotiques, susceptibles, par leur qualité et leur originalité, de frapper l’attention du monde libre, de susciter son intérêt pour ce pays arbitrairement occupé par une force étrangère et pour son peuple épris de liberté », dites-vous, avant de poursuivre : « Il y a plusieurs manières de résister à l’oppression : des actions ponctuelles, bien préparées, imprévisibles et spectaculaires, ou des actions symboliques que ne peuvent atteindre ni les crosses des fusils, ni les canons d’eau, ou encore les activités intellectuelles susceptibles d’éclairer les options et d’affermir les convictions ». Et vous ne manquez pas, enfin, de mettre en évidence le rôle extrêmement important de l’écriture et de la production littéraire dans cette résistance culturelle, et le caractère inéluctable de la promotion de la culture des droits de l’homme.

    Nous avons bien vite répondu à votre appel à l’USJ, en élaborant des projets concrets matérialisant cette résistance culturelle. Les conférences et les débats sur la libération, la reconstruction et la réinvention du Liban, avec l’apport indispensable des étudiants, se sont rapidement multipliés. Elles ont conduit à la fondation d’un Cénacle avec l’aide de Samir Frangié qui devait donner lieu à une série de conférences à thèmes avec des intellectuels, des personnalités politiques et, fait tout à fait nouveau, des jeunes à leur côté dans un chantier de réflexion commune sur l’avenir. Cela se matérialisera avec la conférence donnée par Walid Joumblatt à l’USJ en janvier 2005, avec la participation des étudiants Julien Courson et Samer Ghamroun, qui restera unique en son genre, puisque l’assassinat de Rafic Hariri accélérera le cours de l’histoire. Dans le domaine des droits de l’homme, une journée Charles Malek verra le jour sur le campus pour promouvoir ses valeurs, contre la barbarie diffusée par les méthodes des moukhabarat. Sur le plan de la production artistique, un jeune leader estudiantin, Rami Azzam, aura l’idée de lancer un concours du meilleur scénario filmique, rémunéré par un prix, pour encourager les étudiants d’audiovisuel – plus enclins que d’autres à se désintéresser des problèmes du pays et à émigrer – à produire, pour les soutenir et les inciter à rester au Liban en leur montrant que quelqu’un, quelque part, s’intéresse à eux. Cette idée se transformera, après la mort soudaine de Rami en 2003, en prix Rami Azzam pour débusque les jeunes écrivains francophones, prix que nous avons remis l’an dernier pour la deuxième fois, et dont vous êtes, père Abou, le président d’honneur du jury. « Beryte » (avec Amine Assouad, Wassim Jabre et Samer Ghamroun), « EcoLibre » (avec Albert Kostanian, Ayman Mhanna et Ziad Gebran) et les autres revues de la faculté constitueront des espaces concrets de liberté, des organes de résistance culturelle, et des supports pour la production et le débat d’idées sur le campus.

    Par-delà le culturel, la résistance prendra une dimension civique. Conscients en effet que pour parvenir à se libérer de l’occupant, il faut transcender le facteur communautaire, atteindre les étudiants et les individus d’autres communautés, établir le dialogue avec eux et créer des projets concrets à caractère social et économique pour tisser un nouveau contrat social de vivre ensemble et, partant, refaire l’unité, plusieurs idées vont être mises en branle, comme par exemple la Journée de soutien aux agriculteurs libanais, caractérisée par une vente de légumes d’agriculteurs de différentes régions sur le campus. L’objectif est toujours le même : montrer qu’au centre, dans la capitale, par-delà les communautés et les classes, nous sommes tous concernés par les mêmes problèmes.

    Certes, la résistance culturelle va se heurter à des obstacles : les querelles inter partisanes, la persistance d’un comportement politique traditionnel chez les étudiants, la persistance des slogans et d’une paresse intellectuelle, la démobilisation et le manque d’organisation. Il reste qu’elle aura permis la mise en place d’une dynamique estudiantine innovatrice et orientée vers l’Autre qui pave la voie au Printemps de Beyrouth, dont les étudiants de l’USJ seront un pilier principal.

    Et maintenant ? Faut-il parler de la résistance culturelle au passé, comme d’une expérience figée dans le passé ? En dépit du tournant historique de l’Intifada de l’indépendance, la situation n’a, sur le plan des périls qui continuent de menacer le Liban de plus belle, guère évolué, même si la résistance à l’oppression, qu’elle soit d’ordre culturel et politique, n’est heureusement plus cantonnée aux étudiants de l’Université Saint-Joseph, mais a progressivement gagné une bonne partie de l’establishment politique et des élites culturelles, et ceci d’une manière transversale, transcommunautaire.

    Au risque d’empiéter sur le débat, il me paraît nécessaire de constater qu’aucun des trois buts que la résistance culturelle s’était assignée, à savoir l’indépendance, l’unité et la citoyenneté, n’ont été pleinement réalisés. De nouveaux défis et obstacles sont apparus. A l’instar de l’histoire, la résistance culturelle se doit d’être dynamique. Ses objectifs sont clairs comme de l’eau de roche, et il n’y a de pire aveugle que celui qui refuse de se soumettre à l’évidence. Ses objectifs sont : consolider l’indépendance recouvrée, dans la mesure où elle est sans cesse menacée de disparaître à nouveau ; refonder, à cette fin, le tissu social et la société, autour de projets unificateurs comme l’élaboration d’une carte d’étudiants, créatrice d’un statut estudiantin réel, autonome et pluriel ; et enfin œuvrer sans relâche pour la diffusion de la culture des droits de l’homme et des libertés publiques et pour l’émergence d’une conscience citoyenne et d’une individualité positive qui puisse définir son identité aussi en dehors des masses.

    Mesdames, Messieurs,

    D’Ahmed Farès el-Chidiac à Samir Kassir, nous avons au Liban une longue tradition de résistance culturelle à l’oppression, que cette dernière soit politique, sociale ou culturelle, comme la Grèce a ses Mikis Théodorakis et l’Espagne ses Frederico Garcia Lorca. Soyons à la hauteur de notre héritage et ne baissons pas les bras.

    Nous célébrons aujourd’hui la force de la culture, et je dirais même les armes de la culture : la culture comme force, la culture comme arme. Ne vous y trompez pas, c’est bien par la culture que nous entrons dans l’histoire ; c’est par la résistance culturelle que nous façonnons l’histoire.

    Je vous remercie.

    Michel Hajji Georgiou

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