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    Trente-cinq ans après, pourquoi se souvenir ?

    Certes, le canon s’est tu il y a déjà vingt ans au terme de quinze longues années dans les ténèbres, depuis ce funeste 13 avril 1975. Et la tentation est grande, pour tous ceux qui ont tant souffert, de se laisser abandonner à la douce torpeur de l’oubli. Ce ne serait que justice, après tout, selon une certaine logique : pourquoi donc se remettre en situation et revivre ce calvaire innommable, ce déluge de feu et de sang, cette perte de sens psychopathique et collective que fut la guerre libanaise, aussi bien dans sa dimension interlibanaise que régionale ou internationale ?

    C’est vrai. L’oubli ne serait que justice. La facilité est toujours à portée de main. L’indolence a toujours un léger, enivrant parfum de séduction. Mais ce parfum couvre en réalité une non-odeur incolore de mort, puisque la mémoire, lorsqu’elle s’endort, assoupit avec les sens. C’est d’ailleurs dans ce sens que l’occupant syrien a œuvré habilement durant sa longue période d’hégémonie sur le pays. Il a empêché tout travail de mémoire, toute entreprise de retrouvailles nationales au-delà des lignes de démarcation créées par la guerre, un chantier qui aurait nécessairement débouché, eut-il eu lieu, sur la cautérisation, par des mécanismes rationnels, et non par voie émotionnelle, de toutes les plaies libanaises, et, partant, sur l’unité et, par transitivité, le retour de la souveraineté du pays. Faut-il se souvenir dans ce cadre de la manière avec laquelle l’appareil sécuritaire libano-syrien avait réagi à la réconciliation de la Montagne, en août 2001, ou encore lors de la tenue, courant 2003, d’une rencontre entre intellectuels musulmans et chrétiens autour de l’Appel de Beyrouth, une initiative de Samir Frangié visant à refaire l’unité du pays autour de sa souveraineté ? Et puis tout le refoulé a soudain ressurgi lors de l’assassinat de Rafic Hariri le 14 février 2005. Un exorcisme collectif, fondé sur la force de la mémoire, l’exigence de la vérité et de la justice, ainsi que le rejet de la violence, et qui a ouvert la voie et un instant fondateur de pardon sociétal, le 14 mars 2005.

    C’est là que réside la force du devoir de mémoire. S’il faut se souvenir, ce n’est pas pour répéter les mêmes schèmes, mais pour savoir, et pour empêcher que l’avenir ne ressemble en rien au passé, à ce passé-là en tout cas. L’oubli ouvre la voie à l’ignorance, et l’ignorance peut facilement se laisser manipuler par la violence. Or la force de la violence est sa capacité sournoise à pouvoir changer de visage et de forme. L’oubli, qui a été imposé par le pouvoir de fait durant des années, a ouvert la voie à l’établissement d’une violence symbolique, ritualisée, structurée, institutionnalisée. Des perceptions imaginaires et mensongères ont été solidement ancrées dans les esprits à coups de slogans, de propagande. Plusieurs réalités alternatives ont donc été soigneusement élaborées, étudiées et assénées à l’aide d’un discours et de pratiques politiques, durant des années. Ce système était fondé principalement sur deux constantes : cultiver la peur de l’autre et nourrir la haine. Et, pour paver la voie à la violence réelle, il ne restait plus qu’un maillon à mettre en place pour que la machine infernale soit parfaite : la violence morale et psychologique. Cette dernière n’a pas besoin d’être ritualisée : pour être efficace, elle doit être frontale. Elle doit détruire l’autre dans le discours politique, l’annihiler, le « tuer » moralement, pour mieux ouvrir la voie ensuite à son élimination physique. Cette violence morale est entrée aujourd’hui dans certains usages médiatiques. Trop sournoise et habile pour tomber sous le coup de la diffamation, elle s’emploie à détruire, par la désinformation, le sarcasme, ou encore par la menace directe, dont l’objectif doit être de provoquer la peur, la résignation, la soumission chez l’autre. Il s’agit, à travers des manœuvres parfaitement pernicieuses, de créer de nouvelles « lignes rouges » dans les esprits… sinon, le cas échéant, la campagne de discréditation doit aboutir à de la violence physique, pure, brute. Samir Kassir n’avait-il pas été victime d’une campagne bien étudiée de discrédit, qui n’a suscité quasiment aucune solidarité journalistique au Liban, avant d’être pris pour cible ? L’agression courant 2008 contre Omar Harqouss, journaliste, n’a-t-elle pas été rendue possible par une légitimation de l’usage de la violence contre lui, lorsqu’un manifestant l’a traité de « sioniste » en pleine rue, « institutionnalisant » ainsi son passage à tabac par la foule ? Il s’agit là de deux exemples parmi des milliers d’autres, et cette machine de production de la violence œuvre sans relâche et sans garde-fous, distillant son venin à foison, pour embrigader les esprits, en attendant l’occasion qui permettra de passer à l’action, et d’éliminer l’autre. Et elle opère indifféremment à tous les niveaux : politique, social, culturel, économique, etc.

    L’oubli, l’ignorance, la violence. À ce triptyque, il faut répondre par une troïka formée du devoir de mémoire, de la recherche de la connaissance, et de la paix. Dans ce cadre, il reste nécessaire, vingt ans après la fin des combats, de structurer le chantier qui doit mener à la paix, la justice, la vérité et la réconciliation. C’est-à-dire que si le 14 mars 2005 a été symboliquement le temps d’une réconciliation, il a en fait cristallisé une volonté de tourner la page. Mais les nombreuses bombes à retardement laissées derrière lui par le tuteur, la violence symbolique qu’il a instituée durant trente ans à petit feu, ainsi que les querelles internes de chefferie et l’ambiance entière de violence totale dans laquelle la région est plongée – tout cela a considérablement ralenti cette progression. Ou bien même a-t-il ouvert la voie à une régression notable – les victimes innocentes de mai 2008 (ainsi que les nouvelles lignes de démarcation qui en ont découlé, aussi bien sur le terrain que dans les esprits) sont là pour nous le rappeler.
    Structurer ce chantier, c’est ouvrir la voie, au niveau de la société et par le biais des associations des droits de l’homme spécialisées, à une justice réparatrice, qui puisse ouvrir la voie à une réconciliation en profondeur, sans que la mémoire de la guerre ne soit utilisée à des fins politiciennes – comme c’est le cas sans cesse actuellement – pour créer de nouvelles fissures et provoquer, au final, de nouvelles éruptions de violence. C’est enfin et surtout, établir des « actes concrets de dialogue », comme le fait, par exemple, Offre-Joie et son infatigable et extraordinaire coordinateur Melhem Khalaf, sur le plan social, depuis des années, pour exprimer une aspiration collective à construire l’avenir.

    Michel HAJJI GEORGIOU
    L’Orient-Le Jour
    13.04.2010

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