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    TVA et enfumage

    La classe dirigeante libanaise est à même d’administrer des leçons d’enfumage aux populistes et aux partis politiquement en faillite du monde entier. Car ceux qui se partagent le pouvoir ici-bas sont incontestablement les rois de la gesticulation médiatique visant à donner l’illusion d’agir pour son bien au pauvre quidam noyé dans la misère de son quotidien, tout en le préparant subrepticement à avaler les plus amères des pilules, tout en le poussant sournoisement droit dans le gouffre.
    Ce qui se passe actuellement sur la scène publique s’inscrit parfaitement dans le cadre de cette stratégie d’enfumage dont l’objectif est de détourner l’attention du citoyen des questions essentielles et de le bercer par un déluge de discours philippiques parfaitement creux, pour masquer la détérioration continue de ses conditions de vie due à l’incompétence de la classe dirigeante et à l’incurie de ses choix politiques. En effet, la place médiatique est totalement envahie en ce moment par les débats stériles autour de la décision de Michel Sleiman de resservir à la population la soupe réchauffée et insipide du dialogue national, au moment où tout le monde sait que ce processus est superflu et restera infécond ; par l’acharnement du Hezbollah à vouloir inoculer à la population une nouvelle forme de xénophobie abjecte, dirigée cette fois contre les Européens ; par le spectacle de la lune de miel que passent désormais ensemble, bon gré mal gré, Bachar el-Assad et Saad Hariri ; par les rumeurs autour de la visite attendue de Walid Joumblatt à Damas ; par les tractations autour des nominations de magistrats supérieurs grâce auxquelles la classe politique tente de dépecer le corps judiciaire ; par mille et une bagatelles qui ne changeront rien au quotidien des Libanais.

     

    Mais pendant ce temps, la très haririenne Raya el-Hassan s’apprête à présenter incessamment au Conseil des ministres un projet de budget stipulant, entre autres ingénieuses trouvailles, une hausse de deux points de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) qui devrait donc passer de 10 % à 12 %, aux dires de sources bien informées au sein du ministère des Finances. Sauf que pratiquement aucun responsable n’a jugé bon de discuter sur la place publique de cette hausse sensible d’une taxe injuste qui ne distinguera pas entre ménages défavorisés et milliardaires nantis ; qui frappera aussi bien les produits de première nécessité que les services de santé, d’éducation et de transports ; qui sera exclusivement payée par les consommateurs individuels et épargnera les entreprises florissantes championnes en matière de fraude fiscale ; qui provoquera une érosion supplémentaire du pouvoir d’achat déjà rachitique des Libanais, aggravera la paupérisation galopante de la population et donnera un coup de fouet au taux de pauvreté, avec tout ce que cela entraîne en termes d’émigration des jeunes, d’approfondissement des abysses qui séparent les classes sociales au Liban et d’essor de l’obscurantisme qui va habituellement de pair avec la misère.
    Mais peut-être que cette question est secondaire par rapport à la participation de tel ou tel petit zaïm régional à la sauterie que s’apprête à accueillir Michel Sleiman à Baabda ? Ou peut-être que la classe dirigeante est totalement déconnectée de la réalité et n’est plus à même de mesurer l’ampleur de ses décisions ?

    En tout état de cause, la décision d’augmenter la TVA qu’envisagerait de prendre Raya el-Hassan et, derrière elle, le Grand Sérail, mérite deux remarques.
    En premier, l’argument selon lequel les caisses de l’État sont vides et que le Liban se trouve au bord de la faillite qu’invoqueront inéluctablement les parrains de cette décision pour justifier leur choix est désormais irrecevable. Si l’État a besoin d’argent, il n’a qu’à chercher l’oseille là ou elle se trouve, c’est-à-dire dans les coffres-forts de ceux qui exploitent dans l’illégalité des parcelles géantes du domaine maritime public ; de ceux qui amassent des trésors de Crésus grâce à la spéculation immobilière, empêchant des centaines de milliers de ménages d’accéder à la propriété ; des partis politiques qui ont jeté leur dévolu sur des caisses et des compagnies publiques entières ; des sociétés qui réalisent des profits astronomiques grâce à la fraude fiscale ; des employeurs qui exploitent leurs salariés sans les inscrire à la CNSS ; des souscripteurs aux bons du Trésors sur-rémunérés par les deniers du contribuable ; des exploitants de carrières de pierre et de sable qui éventrent les montagnes libanaises depuis des années ; des sociétés immobilières qui ont confisqué le cœur de Beyrouth ; des détenteurs de monopoles et de privilèges économiques médiévaux qui se sont enrichis sur le dos du consommateur. Le contribuable ordinaire, lui, n’a pas à payer des impôts, sans contrepartie sérieuse en termes de services publics, pour financer les frasques et les passe-droits.
    En deuxième lieu, il convient de rappeler que la hausse de la TVA ne sera une réalité que si elle est entérinée par un Conseil des ministres au sein duquel le trio Amal-Hezbollah-CPL et ses alliés détiennent la minorité de blocage. L’ancienne opposition a là une opportunité en or d’utiliser à bon escient un droit de veto illégitime qu’elle s’est arrogé par la force des armes, pour prouver la sincérité de son opposition au haririsme économique contre lequel elle vitupère depuis des années. Soit que les ministres de ce camp, l’homme de gauche Charbel Nahas en tête, opposent échec à la proposition d’augmenter la TVA et lancent un véritable débat sur la gestion économique du pays, montrant par là que l’ancienne opposition est vraiment à même de développer une alternative à la vision que l’on a imposée à l’économie nationale depuis 1992. Soit qu’ils se contentent de voter, à main levée et sans discuter, comme de sages députés siégeant dans un hémicycle présidé par Nabih Berry, le projet de budget préparé par le Grand Sérail, perdant de ce fait toute crédibilité et ressuscitant le schéma du partage de pouvoir qui a prévalu au cours des années 1990 et en vertu duquel la gestion économique a été confiée au camp Hariri et le domaine sécuritaire placé sous la coupe des alliés de la Syrie.

    Pour modérer les illusions de ceux qui placeraient leurs espoirs dans l’ancienne opposition pour défendre leur pouvoir d’achat, il serait peut-être utile de rappeler que depuis que le Hezbollah est représenté à l’hémicycle, ses députés ont toujours voté en faveur des projets de budget proposés par les gouvernements successifs, présidés par Rafic Hariri ou tout autre Premier ministre.

    Mahmoud HARB
    L’Orient-Le Jour
    05.03.2010

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