• Home
  • About Us
  • Events
  • Blogging Renewal
  • In the Media
  • Tajaddod Press Room
  • The Library
  •  

    Zones grises

     

    De quoi est mort Samer Hanna, sur une colline anonyme de Soujod, le 28 août 2008 ? Du manque de clarté dans les ordres, de leur transmission désinvolte, bref du manque de coordination entre l’armée et la Résistance.
    La chose éclate aux yeux à la lecture des dépositions faites vendredi dernier durant une séance d’audition de témoins au tribunal militaire, et dont nous avons rendu compte en détail, dans notre édition du samedi 20 février.

    Il faut revenir sur ces dépositions, pour mieux le comprendre. Le lieutenant Mahmoud Abboud, qui pilotait l’hélicoptère, affirme : « Nous avions déjà atterri à trois reprises, au même endroit, sans le moindre problème. Personne ne nous avait mis en garde. » Le colonel Roger Hélou affirme, lui : « La veille même de l’incident, nous nous étions entraînés dans le secteur. »
    Dans le même temps, le lieutenant Ahmad Gheith avance, pour sa part, qu’un « homme de la Résistance du nom de Khalil Bazzi l’avait informé que le secteur relevait de la Résistance et qu’il ne fallait pas y atterrir. L’officier a ajouté avoir transmis l’information à son commandement, qui avait réclamé de la Résistance, par son truchement, ” deux ou trois jours pour régler l’affaire” ».
    Quarante-huit heures plus tard, Samer Hanna mourait d’une balle dans la tête tirée par un membre du Hezbollah ayant pris l’hélicoptère pour cible, durant un exercice d’atterrissage-décollage.
    De toute évidence, et c’est grave, la mise en garde de la Résistance n’est pas parvenue aux unités qui effectuaient l’exercice aérien. Mais ce qui est encore plus grave, c’est la désinvolture qui caractérise la réponse du commandement militaire. Réclamer indirectement « deux ou trois jours » à la Résistance, c’était laisser les choses dans le flou et exposer la vie des militaires aux conséquences de ce flou. Samer Hanna en est mort.

    Quelque part, Samer Hanna, c’est le Liban. Celui, consensuel et flou, où il n’y a pas de souveraineté de l’État, mais une souveraineté « partagée » avec la Résistance. Samer Hanna est mort victime du manque de rigueur dans la distinction entre ce qui est strictement militaire et ce qui est politique, ce dernier domaine étant le lieu par excellence du « gris », des concessions, de l’à-peu-près et du compromis.
    Et la grande peur, le grand risque, c’est de voir ce Liban mourir pareillement « par accident » pour ainsi dire, victime de la même confusion irresponsable entre ce qui est attribut de l’État – la souveraineté, l’indépendance, l’exercice légitime de la force -, et ce qui est marge de manœuvre de la Résistance.

    La première responsabilité, sinon la seule, va dans ce domaine au pouvoir politique. Aucune démission n’est permise en ce qui concerne les pouvoirs d’appréciation et de décision du commandement militaire libanais. Aussi favorable à la Résistance que l’on soit, on ne peut transiger sur la souveraineté ni la perdre de vue. Ce serait démissionner et, à la limite, trahir. Dans les concessions politiques, il y a des « lignes rouges » à ne pas franchir.
    Entre l’État et la Résistance, le conflit de souveraineté ne doit plus être traité à la légère, il doit échapper une fois pour toutes à la « zone grise » des compromis. À défaut, nous continuerons de traîner le pas dans des limbes qui ressemblent beaucoup à une déliquescence irréversible de l’État libanais, et pas seulement sur le plan militaire, puisque nous serions pratiquement dans une situation pré-insurrectionnelle.
    Et ce qui vaut pour la souveraineté vaut aussi pour d’autres domaines de la vie nationale, qui risquent de s’étioler faute de netteté et de vigueur, victime d’un « consensualisme » synonyme d’immobilité. L’une des premières victimes de cette immobilité serait la Fonction publique, qui déjà sent la combine et le clientélisme à cent kilomètres. Suivraient la diplomatie, puis l’économie.

    Bientôt, ce ne serait plus à Baabda ou au Sérail que les délégations étrangères se rendront, mais là où elles verront s’exercer le véritable pouvoir exécutif.

    Fady NOUN
    L’Orient-Le Jour
    23.02.2010

    Leave a Reply