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    Amnésie interdite

    Dans toute commémoration, il y a forcément un arrière-goût d’amertume, le sentiment frustrant d’un parcours inachevé. Des promesses non tenues, des revirements inexpliqués… et le temps qui passe, ce temps souvent infâme qui inverse les priorités, qui entache la mémoire.
    Et pourtant, tous les ans, tous les 14 février, pour que l’oubli ne s’installe jamais, des dizaines de milliers de personnes, musulmans et chrétiens, prennent la route, de tous les coins du pays, pour converger vers le cœur de Beyrouth, dans une volonté évidente de marquer un territoire, de confirmer la transfiguration de la place des Martyrs en place de la Liberté.
    Le sang versé pour que se brisent les chaînes de l’humiliation : la symbolique n’est pas restée du domaine de l’image, de l’idée, elle s’est traduite dans les faits. Rapidement avec le retrait des forces armées syriennes, quatre ans plus tard avec un acte de renonciation, Damas se résignant à établir des relations diplomatiques avec Beyrouth.
    Pourquoi donc l’amertume, le sentiment d’un parcours inachevé ? Parce que la révolution est presque toujours dévorée par ses enfants, parce que les hommes se prêtent souvent aux compromissions, retournent leur veste quand ils sont pris à la gorge, quand ils sont aux abois, quand l’amnésie frappe, opportunément, leur cerveau.
    Baisser les bras ? Bien sûr que non, et la foule qui a martelé, hier, de ses pas le pavé du centre-ville ne saurait tolérer qu’on lui vole une victoire arrachée au prix du sang, certains des hérauts du printemps de Beyrouth dussent-ils composer avec les adversaires d’hier, faire prévaloir des intérêts supérieurs que la raison elle-même ne pourrait admettre.
    14 février 2005-14 février 2010 : grandeur et décadence, fol espoir et grande désillusion et, surtout, une occasion manquée, une occasion séquestrée, celle qui aurait permis l’avènement de l’État de droit après le retrait syrien, la formation d’un gouvernement homogène, compact, après les dérives d’une équipe minée par le fameux tiers de blocage.
    Au lieu de quoi, on se retrouve mené en bateau par un Exécutif qui ne peut décider de rien et qui sursoit à toute décision importante pour éviter l’implosion. « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette… », les réformes, elles, peuvent attendre, le dialogue sur la stratégie de défense peut rester frigorifié et le Hezbollah peut avancer raison sur raison, prétexte sur prétexte, pour démontrer son absolue nécessité, son positionnement en marge de toute légalité…
    Tout cela sous le regard bienveillant d’une direction syrienne plus écoutée que jamais au Liban, tout en étant bien confortablement installée dans ses pénates. Un don d’ubiquité que les anciens et nouveaux alliés lui ont généreusement octroyé, mettant même saint Maron à contribution…
    14 février 2005-14 février 2010 : beaucoup a été fait, mais tout reste à faire. La foule rassemblée, hier, place de la Liberté ne s’y est pas trompée. Ce n’est pas seulement de vérité qu’elle a soif, mais également et surtout de liberté, de dignité et de sécurité, une citoyenneté accomplie que seul un État de droit peut assurer.
    Comptez sur cette foule : elle dira « présent » tous les 14 février à venir jusqu’à ce que justice lui soit rendue…

    Nagib AOUN
    L’Orient-Le Jour
    15.02.2010

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