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    Égocentrisme

    Des simples coordinateurs dans les régions jusqu’aux chefs de parti, en passant par la quasi-totalité des députés et des ministres concernés, les pôles de l’Alliance du 14 Mars s’escriment sang et eau depuis dix jours, pratiquement tous les jours, pour mobiliser et surmobiliser celles et ceux susceptibles de remplir la place des Martyrs, demain dimanche, à l’occasion de la cinquième commémoration de l’assassinat de Rafic Hariri et de ses compagnons.
    L’Alliance du 14 Mars est aujourd’hui une pauvresse atrocement pathétique ; un collectif qui s’est avéré être l’un des plus sots de l’histoire du Liban, sot parce qu’il a dilapidé en quelques semaines à peine la fortune politique, morale et populaire la plus colossale qui soit. Pris individuellement, ces femmes et ces hommes politiques de la majorité restent pourtant des gens relativement bien, plus ou moins intelligents, plus ou moins conscients des réalités, des défis et des dangers, plus ou moins impliqués, plus ou moins travailleurs, plus ou moins utiles. Ils ont ainsi compris, peut-être un peu (trop) tard, qu’il y a, cette année, un gros, un très gros malaise ; ils ont pris conscience que la communion, la fusion inter et intralibanaise version 2010 risquent fort de ne pas être, que le rassemblement de la Saint-Valentin au cœur de la cité ressemblera très probablement à un insupportable fiasco, l’année où, il n’y a pas de hasard, l’Alliance du 14 Mars a vitalement besoin d’un maximum de l’amour, de l’empathie et du soutien de celles et ceux qui l’ont faite avant qu’elle ne se défasse lamentablement, somptueusement, toute seule.

    Excepté les membres des différents partis de l’Alliance et qui arriveront place des Martyrs des quatre coins du pays surtout par cars et gentiment encadrés, la très grande majorité des Libanais, toutes communautés confondues, cette superbe fédération citoyenne grâce à laquelle, sans doute aucun, le Liban est toujours, vaille que vaille, le Liban, ces femmes et ces hommes sans lesquels la quasi-totalité du corps politique de ce 14 Mars n’aurait pas été (ré)élu, hésitent comme jamais. Pire : ils répètent à qui veut bien les entendre qu’on ne les y reprendra plus. Qu’ils en ont légèrement marre d’être les dindons de cette farce dont ils assurent, à chaque échéance, le miraculeux et retentissant succès. En gros : qu’ils en ont par-dessus la tête d’être pris pour de profonds débiles, les invités d’honneur d’un gigantesque déjeuner de cons.
    Et ils ont raison. Follement raison.

    Il n’y a rien de plus terrible que l’entêtement d’un amoureux, d’une amoureuse publiquement trahi(e), publiquement humilié(e), ostensiblement volés, dépouillés, aussi masochistes soient-ils. Rien. Surtout quand l’objet de cet amour est une patrie. Un avenir. Toute une vie.

    Ces Libanais n’iront pas place des Martyrs pour les beaux yeux des leaders du 14 Mars, aussi méritoires que soient les efforts de ceux-là pour tirer vers le haut un pays ingouvernable et ingérable tant que perdura le cancéreux privilège du Hezbollah, c’est-à-dire ses armes : ils sont définitivement déçus. Ils n’iront pas place des Martyrs pour une certaine idée, une idée certaine du Liban, d’un Liban pont entre mille rives, d’un Liban îlot de cultures, de démocratie, de libertés, de valeurs universelles, de métissages en tout genre ; ils n’iront pas place des Martyrs pour défendre des valeurs fondatrices allègrement prostituées ici depuis des décennies, ni pour réaffirmer une obstination farouche à la défense de la souveraineté et de l’indépendance de leur pays : ils l’ont déjà fait et refait. Ils n’iront pas place des Martyrs pour faire comprendre au Hezbollah et à ceux qui le couvrent, CPL en tête, qu’il est largement temps que cesse le dynamitage quotidien de l’État, de la loi, du droit : ils ont baissé les bras parce qu’ils ont la certitude, désormais, de prêcher dans un désert, de devenir de ridicules, de risibles Don Quichotte, plus royalistes que tous les rois réunis. Ils n’iront pas place des Martyrs pour renforcer cette majorité qu’ils ont pourtant façonnée de toutes pièces : ils ne reconnaissent plus et ne respectent plus ce qu’ils ont engendré, ce monstre de lâcheté, de faiblesse et de pleutrerie, incapable d’assumer, à leurs yeux, son identité, ce qu’il est : une majorité. Ils n’iront pas pour exiger des réponses à cette question qu’ils ne cessent de se poser depuis la formation du gouvernement dit d’union nationale : Qu’est-ce que vous avez fait de mon vote ? Ils n’iront pas place des Martyrs pour accomplir ce devoir de mémoire demandé hier par un Saad Hariri à la surprenante lucidité : ils sont gavés de martyrologie. Ils n’iront même pas pour scander ce slogan sublime, d’une simplicité et d’une force uniques au monde et qui a littéralement sauvé le Liban de mille morts : I Love Life.
    Ils n’iront pas place des Martyrs. Et ils ont raison.

    Sauf qu’il est indispensable que ces Libanais s’y rendent. Qu’ils investissent, comme depuis 2005, cette place de tous les miracles. Pourquoi ? Par pur égoïsme. Pour qui ? Pour eux, et rien que pour eux.
    La place des Martyrs ou place de la Liberté est la leur. Elle leur appartient. Ce sont eux, et seulement eux qui, centimètre carré par centimètre carré, des décennies après leurs ancêtres, l’ont ressuscitée, l’ont rendue vivante ; cette place, ils en ont fait l’incarnation de leur triomphe sur la géographie et l’histoire du Liban, sur ses malédictions aussi ; leur triomphe sur eux-mêmes. Grâce aux Libanais, et seulement grâce à eux : les leaders politiques les ont juste suivis, la place des Martyrs, cet hypercœur de Beyrouth aux ventricules et aux oreillettes gorgés de sang, de tous les sangs, est devenue la véritable capitale d’un Liban arc-en-ciel ; elle est devenue toutes les églises, toutes les mosquées, toutes les husseiniyés, tous les temples, toutes les synagogues, toutes les mairies, toutes les écoles, tous les dispensaires de santé, tous les abris. Le point d’ancrage, le port transcommunautaire de citoyens enfin libres, enfin acteurs, enfin décideurs.
    De citoyens enfin propriétaires de leur(s) destin(s). La place des Martyrs appartient irréversiblement à ces Libanais et il est indispensable qu’une fois par an le 14 février, ce tsunami de copropriétaires que tout, absolument tout, à la base, sépare, revendique son titre foncier. Par acclamation. Comme pour l’élection d’un pape.
    La place des Martyrs est devenue cette Matrix hypermaternelle où toutes les naissances sont possibles. La place des Martyrs est devenue un placenta. Et Dieu que c’est agréable et nécessaire, une fois par an, d’aller y puiser, fœtus heureux, toutes les chaleurs et toutes les forces du monde. Un retour à la source. Par égoïsme. Pur.

    Ziyad MAKHOUL
    L’Orient-Le Jour
    13.02.2010

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