• Home
  • About Us
  • Events
  • Blogging Renewal
  • In the Media
  • Tajaddod Press Room
  • The Library
  •  

    Liban: crash mystérieux au pays du complot

    La gestion de l’accident du vol du 737-800 d’Ethiopian Airlines par les autorités «pousse» les Libanais à échafauder des théories fumeuses.

    Le mystère s’épaissit autour du crash du vol 737-800 d’Ethiopian Airlines au large des côtes libanaises, dans la nuit du 24 au 25 janvier dernier. Les causes réelles de l’accident, qui a fait 90 morts dont 54 Libanais et 22 Ethiopiens, n’ont toujours pas été élucidées deux semaines plus tard, et les hésitations des autorités libanaises nourrissent bien involontairement la rumeur: s’agissait-il vraiment d’un accident? Au Liban -surnommé le pays du complot-, la réponse du grand public est forcément négative, et rien dans la gestion de l’affaire par les autorités n’a de quoi inciter une population, déjà très encline à échafauder des théories fumeuses, à penser que tout cela n’est «QUE» un drame aérien.

    Comment s’est mise en marche la machine à rumeurs? Ça commence par un président de la République qui, avant même qu’une seule information claire n’ait pu être annoncée et encore moins qu’une enquête n’ait été ordonnée, affirme quelques heures après le crash qu’il ne s’agit «ni d’un sabotage, ni d’un attentat».

    La plus grande confusion
    Ebullition dans la blogosphère libanaise, déjà galvanisée par le crash —le premier de ce type à toucher le Liban. « Sleiman le magnifique a déjà rendu son rapport: ce n’est ni un sabotage, ni un attentat. Mais qui a parlé de sabotage monsieur Sleiman?», demande un commentateur. Ça continue avec des témoins qui affirment pour les uns avoir vu une «boule de feu» tomber dans la mer, pour les autres l’avion se briser en quatre morceaux et pour les derniers les éclairs frapper le Boeing, le tout sans qu’aucun appel au secours n’ait été émis et alors que l’avion était bien entretenu.

    Pour ajouter à la confusion, les autorités aériennes libanaises ont perdu tout contact radio avec l’avion quelques minutes seulement après le décollage. Quant aux boîtes noires, il fut d’abord annoncé qu’elles reposaient par 1.300m de profondeur, ce qui expliquait la difficulté et la lenteur des recherches, avant qu’elles ne soient en fait récupérées deux semaines plus tard à… 45m de profondeur.

    Pourtant, lorsque le ministre des Transports libanais Ghazi Aridi annonce qu’en fait, le pilote n’aurait pas obéi à l’ordre d’éviter le cumulonimbus et, pire, aurait tourné dans la direction inverse à celle ordonnée par la tour de contrôle, effectuant un virage abrupt pour finir par plonger dans la mer, le coupable semble tout trouvé: le pilote, mais c’est bien sûr! Qu’importe qu’il s’agisse d’un professionnel chevronné et que les autorités éthiopiennes, partie prenante dans l’enquête, déclarent qu’elles n’excluent aucune option, «y compris celle d’un sabotage», appelant à éviter les «conclusions hâtives».

    Des théories excitantes
    Il faudra un tollé dans les médias et sur la blogosphère pour que cette théorie, alimentée par un racisme primaire relativement courant dans un pays où l’exploitation des «bonnes» venues d’Afrique est courante, soit plus ou moins abandonnée, au profit d’autres, plus excitantes pour les neurones.

    Les spéculations vont dans tous les sens possibles et imaginables: s’agirait-il d’un possible message envoyé à la France via son ambassadeur au Liban? Marla Sanchez Pietton, l’épouse de l’ambassadeur français, se trouvait en effet à bord. Son corps n’a été identifié que le 10 février. Voici ce qu’écrit le site Mediarabe, connu pour ses positions farouchement anti-Hezbollah:

    Il convient de rappeler qu’une vive polémique oppose, depuis trois jours, le Hezbollah au Quai d’Orsay, après les déclarations du ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, considérées par le parti chiite comme un encouragement à Israël pour mener une nouvelle guerre contre le Liban. Kouchner mettait en garde contre toute fuite en avant que l’Iran pourrait tenter à la frontière libanaise à travers le Hezbollah pour détourner l’attention et desserrer l’étau sur Téhéran. Cette tension entre Paris et le Hezbollah serait-elle à l’origine du crash?

    Certains médias libanais et régionaux affirment aussi qu’une délégation de haut rang du Hezbollah -comprenant entre autres un député du parti et un religieux chiite- était supposée se trouver à bord de l’avion, mais aurait décidé à la dernière minute d’annuler le voyage en raison d’une session parlementaire prévue le 25 janvier.

    «Opération sioniste»
    Le Hezbollah a démenti mais il n’en a pas fallu davantage pour que certains se persuadent que le Hezbollah avait en fait été prévenu de l’attaque, si ce n’est plus. Jusqu’en Ethiopie, la complotite se propage comme une trainée de poudre: l’internationale terroriste est en marche.

    Chacun, selon ses affinités politiques, analyse, dissèque, pointe du doigt et épingle. Le camp pro-Hezbollah n’est pas épargné par l’épidémie, et l’on voit les accusations d’«opération sioniste» fleurirent. La chaîne de télévision OTV, appartenant à l’un des alliés de Hassan Nasrallah, évoque une attaque à la roquette, tandis que les quotidiens arabes parlent d’une «attaque délibérée». «Les Etats-Unis sionistes préparent-ils un “séisme à l’haïtienne”? Six mois seront-ils suffisants pour que l’on “oublie”? Mystère et boule de gomme», commente un lecteur du site web d’Al-Manar, la chaîne de télé du Hezbollah, tandis qu’un autre écrit: «Des responsables haut placés au gouvernement sont mêlés à tout ca. Pourquoi le navire américain Ocean Alert était-il sur place moins d’une heure après l’accident? Envoyez les boîtes noires à Israël qui a maintenant récupéré de nos eaux territoriales les pièces manquantes de son SAAR5 et installé ses appareils d’espionnage et ses missiles.»

    Il faut admettre que la liste des victimes —des Libanais originaires du Sud Liban et chiites en majorité— compte un passager au profil particulier: Hassan Tajeddine, gérant d’une compagnie d’import-export fruitier basée en Angola, faisait en réalité transiter «des dizaines de millions de dollars» à destination du Hezbollah selon le Trésor américain. Dans un rapport rendu public en mai dernier, il accuse implicitement Tajeddine d’être un «commandant du Hezbollah au Liban». Son frère Kassem, non seulement désigné dans le même document comme un important contributeur financier du parti en Afrique de l’Ouest, mais aussi inquiété pour un trafic de diamants et de blanchiment en Belgique en 2003, faisait transiter des fonds.

    La clé du mystère
    Quelques mois seulement après l’affaire Salah Ezzeddine et alors qu’un membre du Hamas (et accessoirement pourvoyeur d’armes dans la région) a été assassiné à Dubaï le 20 janvier, c’est un nouveau coup rude porté à Hassan Nasrallah. Pas étonnant donc que les funérailles de Hassan Tajeddine aient eu lieu en grande pompe au Sud-Liban, en présence de nombreux officiels du Hezbollah. Pas étonnant non plus que certains blogueurs, et pas nécessairement libanais, y voient une manipulation politique.

    Autant dire que les portes sont ouvertes à une pléthore d’hypothèses plus ou moins farfelues. Le quotidien Al Akhbar, réputé sérieux, voit même dans toute cette affaire un prétexte sur lequel des sociétés privées auraient sauté pour récupérer, via les navires de recherche mis à disposition par des pays occidentaux et avec des complicités libanaises, une mystérieuse cargaison d’or de 450kg, enfouie sous les eaux libanaises depuis 1957. «Le navire américain chasseur d’épaves Ocean Alert est à l’ancre pour empêcher les navires et les Libanais d’approcher», s’emporte un commentateur sur le site d’information Naharnet. Ce à quoi un commentateur du camp politique adverse rétorque: «Le Hezbollah s’entraînait au tir de missiles Sam 7 ce soir-là!»

    Les boîtes noires révèleront peut-être leur secret mais, au pays du complot, bon nombre de Libanais sont d’ores et déjà convaincus d’avoir la clé du mystère.

    Nathalie BONTEMS
    Slate.fr
    12.02.2010

    Leave a Reply