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    La révolution du Cèdre, cinq ans après

    Le Liban se prépare à célébrer le 5e anniversaire du Printemps de Beyrouth. Quel bilan tirer aujourd’hui de la révolution du Cèdre ? Certes, il est encore trop tôt pour en tirer des con­clusions définitives : nous n’avons pas le recul suffisant et les résultats de l’enquête internationale sur les assassinats politiques ne sont toujours pas connus. Mais plusieurs constats s’imposent.

    Commençons par observer que, malgré le terrorisme exercé contre les artisans de la révolution du Cèdre, celle-ci a finalement eu gain de cause puisque l’armée syrienne a plié bagage et que la majorité libérale a remporté deux fois les élections, en 2005 et 2009. Cette victoire, fruit d’un long combat mené par les jeunes dans les universités – on l’oublie souvent – et d’une coa­lition historique réunissant les différentes communautés li­banaises, aurait été plus éclatante si le général Aoun qui, en exil, tirait à boulets rouges sur l’occupant syrien, ne s’était placé tout à coup dans le camp des opposants, formé de pro­syriens de tous poils. Cette volte-face n’est pas fortuite : la Syrie, revancharde et désireuse de revenir par n’importe quel moyen au Liban, a mis en place un plan diabolique dont le scénario apparaît aujourd’hui flagrant et, parallèlement à l’élimination d’acteurs ou témoins gênants dans l’affaire Hariri pour éloigner le spectre du tribunal international, a joué deux cartes : le Hezbollah, son allié de toujours, inféodé à son allié iranien qui l’utilise comme base avancée du chiisme ; et le général, dont elle a su exploiter les ambitions déçues pour le transformer en talon d’Achille de la révolution du Cèdre alors qu’il en était le fer de lance. Ayant privé ou tenté de priver le 14 Mars de ses ténors (Pierre Gemayel, Gebran Tuéni, Samir Kassir…) pour le réduire au silence, elle a avancé ses pions sur l’échi­quier pour assurer son retour direct – ou par sbires interposés – sur la scène libanaise. Com­ment Aoun est-il tombé si naïvement dans le panneau ? Et comment a-t-il pu renier si vite son programme électoral de 2005 où il dénonçait l’État dans l’État créé par son allié d’aujourd’hui ? Le général a beau prétendre que, face à « l’hégémonie » sunnite, l’alliance avec les chiites est une garantie pour les chrétiens – dont il se veut tout à coup le « défenseur » alors qu’il s’acharne sans répit contre le patriarche maronite et que ses idées antérieures refusaient tout parti pris confessionnel -, il a beau plaider en faveur de la persistance des armes du Hezbollah malgré le retrait israélien survenu il y a dix ans, il a beau affirmer qu’il est temps de faire table rase du passé pour flirter avec le régime syrien, son discours ne convainc que ses irréductibles partisans. Persuadé qu’il a le monopole de la vérité, Aoun semble loin de se douter qu’il a été le cheval de Troie du retour syro-iranien au Liban et qu’il a été exploité sur toute la ligne. N’ayant pas les moyens de canaliser le Hezbollah, il s’est retrouvé instrumentalisé par celui-ci et, pour tout dire, à la remorque. Les failles au sein de cette alliance contre-nature apparaissent déjà : le débat sur la déconfessionnalisation mala­droitement lancé par Nabih Berry en est l’illustration parfaite.

    En parallèle, le Hezbollah s’est méthodiquement employé à saper les fondements de l’État libanais et à torpiller le gouvernement issu de la majorité : d’abord, à travers la guerre de juillet 2006, une guerre absurde qui a mis le pays à feu et à sang ; ensuite par l’occupation du centre-ville de Beyrouth, suivie du « coup d’État » de mai 2008 au cours duquel le parti de Dieu n’a pas hésité à utiliser ses alliés prosyriens et à orienter ses armes contre l’intérieur, faisant fi de ses assurances passées. Dans ces conditions, l’État libanais, déjà débordé par sa guerre contre les groupuscules islamistes au Nord, n’a évidemment pu asseoir son autorité dans les régions contrôlées par le Hezbollah qui, pour sa part, a consolidé ses réseaux aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des institutions étatiques et considérablement développé son arsenal. Aussi, pour mieux « marquer les esprits » et faire étalage de son « autorité » physique et morale, le Hezbollah a-t-il multiplié les apparitions dans les médias et lancé, via sa chaîne al-Manar, des « fatwas » officieuses à propos de questions culturelles dont il n’avait pas l’habitude de se préoccuper, s’érigeant ainsi en gendarme (!) de la société libanaise : l’affaire Gad el-Maleh, la campagne contre le film Persépolis, la censure du Journal d’Anne Frank dans les manuels scolaires, la protestation contre la décoration britannique remise à Salman Rushdie… Mais le succès de cette stratégie du Hezbollah n’aura été que partiel puisque les élections de 2009 n’ont pas vu la victoire de l’opposition et que des incidents inattendus (l’assassinat de Moughnié en plein cœur de Damas, l’interception du navire chargé d’armes, le démantèlement du réseau en Égypte, l’explosion d’un dépôt d’armes au Sud, l’assassinat de deux militants du Hamas…) sont venus contrarier ses plans ou tempérer son ardeur.

    Du côté de la majorité, le spectacle n’est pas plus brillant. À aucun moment, même lors des élections législatives où il a commis des erreurs grossières, le 14 Mars n’a donné le sentiment de prendre l’initiative. Depuis le retrait syrien, il a subi, géré les crises, comme si sa mission était déjà accomplie alors que le plus dur – consolider l’indépendance – restait à faire et qu’il se trouve confronté à des stratèges puissamment armés, capables de tout pour arriver à leurs fins. Les dissensions au sein du camp libéral, les manœuvres opportunistes et la défection de Walid Joumblatt, le rapprochement saoudo-syrien, les atermoiements franco-américains, la libération des suspects dans l’affaire Hariri, la panique de mai 2008, le manque de coordination lors du dernier scrutin… ont certainement déstabilisé le 14 Mars sans pour autant le placer dans la situation du vaincu, en raison sans doute de l’important soutien populaire dont bénéficie toujours la révolution du Cèdre, soutien qui s’est manifesté aussi bien lors des législatives que dans la plupart des élections universitaires et syndicales.

    La route est encore longue. Deux camps, deux idéologies, deux méthodes s’affrontent. On ne construit pas un État avec des vœux pieux, et le consensus mou au sein de l’actuel gouvernement ne doit pas anesthésier le 14 Mars. Il faudra ouvrir les yeux et continuer à se mobiliser, comme il y a cinq ans, pour défendre les acquis et, ensemble, faire face aux menaces à venir. Le train de la liberté est toujours en marche. Que ceux qui en descendent se rassurent : il ne s’arrêtera pas.

    Alexandre NAJJAR
    L’Orient-Le Jour
    02.02.2010

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