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    À Rambouillet, la plus vive des émotions pour saluer la mémoire de Samir Kassir et de Gebran Tuéni

    C’est par un triple hommage particulièrement émouvant de Rambouillet à la mémoire de Samir Kassir et de Gebran Tuéni, ainsi qu’au courage et à la détermination de May Chidiac qu’a été marqué le premier week-end du festival libanais organisé dans cette commune où le Liban est à l’honneur jusqu’au 20 décembre.
    De l’émotion pure, quasiment poussée à son paroxysme ; de la lucidité et du réalisme dans la réflexion ; de la joie, de la convivialité et de l’intimité aussi ; et, surtout, de l’espoir. C’est par une combinaison (impensable) de toutes ces vertus que les organisateurs du festival culturel de Rambouillet ont réussi un véritable tour de force durant le week-end d’ouverture de l’événement, rendant ainsi un témoignage inestimable de solidarité et de soutien aux Libanais et un chaleureux et sublime hommage au pays du Cèdre.
    L’espace offert par la mairie de Rambouillet aux Libanais, durant trois semaines, est ainsi cet espace public de dialogue, d’échanges, de rencontres et de retrouvailles, pour réfléchir, méditer, se recueillir, se souvenir et s’émouvoir aussi… Autant de choses rendues si difficiles à Beyrouth par une certaine brutalité, une certaine violence morale et symbolique vécue au quotidien. Un espace serein, rasséréné, un peu champêtre, fortement imprégné de la simplicité, de la gentillesse et de la discrétion des Rambolitains, hors de l’immédiateté du temps parisien.
    C’est justement dans ce cadre idyllique que, samedi, la culture libanaise a été à l’honneur. La culture littéraire et poétique d’abord, mais aussi l’engagement public des Libanais pour leur pays. Aussi deux tables rondes ont-elles abordé le champ politique libanais, la première du point de vue géopolitique, et la seconde sous l’angle des libertés publiques.
    Toutefois, il reste tout bonnement impossible, surtout s’agissant du Liban – qui plus est en ces temps de mondialisation -, de séparer les facteurs endogènes des facteurs exogènes ou de scinder les effets de la politique sur la société civile. Puisque tout est politique, en définitive, c’est un tableau assez vaste des différentes problématiques auxquelles le pays du Cèdre est confronté qui a été présenté par les divers intervenants. L’occasion par exemple pour le député Marwan Hamadé, dans le panel sur la géopolitique dirigé par le journaliste Brice Couturier, de réaffirmer haut et fort son attachement aux principes du 14 Mars.

    Les libertés publiques
    La table ronde suivante, avec notre collègue Michel Hajji Georgiou comme modérateur, a permis ensuite de dresser un bilan peu glorieux des libertés publiques au Liban : assassinats politiques, atteintes, menaces et intimidations à l’encontre des journalistes, imposition d’une censure légale par la Sûreté générale (sur les revues étrangères, les livres, les films, les pièces de théâtre et les albums musicaux notamment, avec le soutien souvent de dignitaires religieux chrétiens ou musulmans) et extralégale à travers le terrorisme intellectuel exercé par le Hezbollah (affaires Anne Frank, Gad Elmaleh, etc.), autocensure en raison des craintes de représailles, détérioration des syndicats et absence de corps intermédiaires pour protéger l’intégrité physique ou morale des journalistes, absence de solidarité entre ces derniers, licenciements à caractère politique dans certaines institutions médiatiques et sans préavis…
    Tout a été évoqué par l’éditorialiste de L’Orient-Le Jour, Issa Goraieb, la journaliste May Chidiac, le chercheur Ziad Majed et la psychologue Mona Fayad, membre du Comité exécutif du Mouvement du Renouveau Démocratique. Mais c’est surtout sur l’exercice de la violence symbolique et morale que tous les participants ont insisté, notamment Issa Goraieb, estimant que celle-ci pave la voie à la violence effective, à cette « liberté de tuer » sans craintes de représailles, pour reprendre l’expression de Mona Fayad. Le témoignage de May Chidiac était à cet égard particulièrement révélateur des conditions insensées dans lesquelles les journalistes, surtout ceux qui prennent position en faveur de certaines causes bien précises, travaillent à Beyrouth. Une note d’espoir, cependant, réside dans le fait que le Liban continue d’être une exception culturelle dans la région, puisqu’il y existe une société civile transversale qui continue de lutter au quotidien pour défendre les libertés, comme l’a affirmé Ziad Majed.

    Samir et Gebran
    L’apothéose de cette journée-marathon du samedi a cependant été l’hommage à Samir Kassir et Gebran Tuéni. C’est une émotion inqualifiable qui a en effet traversé la pièce, lorsqu’un minidocumentaire sur Gebran Tuéni a été diffusé. Loin de la tension et de la répression de Beyrouth, les larmes n’ont pas tardé à couler, notamment parmi les participants à ce dernier panel présidé par Antoine Sfeir : Marwan Hamadé, Farouk Mardam-Bey, May Chidiac, Michel Hajji Georgiou, Ziad Majed et Samir Tuéni. C’est en effet les yeux rouges, la gorge prise par l’émotion que chacun d’eux a pris la parole pour parler avec son cœur et exprimer reconnaissance et gratitude aux deux journalistes assassinés. Farouk Mardam-Bey, « père spirituel » de Samir Kassir, le visage très marqué par l’émotion, a surtout voulu témoigner et rendre hommage à la vision nahdawie de l’auteur de Considérations sur le malheur arabe, dont il a lu la conclusion, testament révélateur de l’humanisme kassirien. Samir Tuéni, terrassé par la tristesse, n’a pu prononcer que quelques mots pour saluer Gebran, avant de rendre le micro dans un geste de résignation. Ziad Majed, extraordinaire de retenue malgré la douleur nettement perceptible dans son regard, a évoqué la mémoire du compagnon de route qu’était Samir Kassir sur tous les fronts arabes, pour la démocratie et le printemps arabe, au Liban, en Palestine et en Syrie. Il a insisté sur l’exigence de justice et la nécessité pour le tribunal international de punir les assassins, pour que ce genre de barbarie ne se reproduise plus.
    Le visage en larmes, Michel Hajji Georgiou s’est adressé directement au 8 Mars, appelant responsables et députés du CPL et du Hezbollah à respecter au moins la dignité des morts et à cesser d’insulter leur mémoire, soulignant la volonté manifeste du Hezb d’empêcher le 14 Mars de célébrer le souvenir de ses martyrs. M. Hajji Georgiou a insisté sur le fait que Gebran, Samir, May, Marwan et tous les autres étaient des « pharmakon », terme grec qui désigne les agneaux, les innocents menés à l’abattoir, sacrifiés. Ils sont morts pour promouvoir une culture de la paix, non pas la violence et la mort, a souligné Hajji Georgiou, d’une voix tremblante.
    May Chidiac, en pleurs, mais forte et digne, a salué la mémoire de Samir, dont elle a dit apprécier l’engagement pour toutes les causes justes, avant de raconter ses derniers souvenirs avec Gebran, l’ami assassiné quelques heures après avoir tellement fait pour la réconforter et la faire de nouveau sourire à son chevet français. Quant à Marwan Hamadé, il a réuni Samir et Gebran, aux trajectoires parallèles (l’un étant à la base « arabiste » et l’autre « libaniste »), dans un même cheminement : celui de la révolution du Cèdre et de la culture du lien, identitaire et intercommunautaire, qui a permis de reconquérir la souveraineté libanaise. Rien ne les destinait à se rencontrer, le Liban l’a fait, a-t-il conclu, dans une métaphore saisissante du devenir national libanais et de l’esprit du 14 mars 2005.
    Mais le plus bel hommage, car sans doute le plus inattendu, a été celui de l’initiateur de ce festival libanais, le maire de Rambouillet et président du Sénat français, Gérard Larcher, dans une allocution rendue publique par la responsable du festival, Marie Caresmel, elle aussi en larmes, la voix prise et terrassée par tant d’émotion… Évoquant le souvenir de Gebran Tuéni et de Samir Kassir, le maire de Rambouillet a salué « deux grands hommes », deux « hérauts de la liberté d’expression et de la lutte contre l’intolérance ». Gérard Larcher a rendu hommage au Liban « qui a souffert et qui lutte avec force et courage », à un Liban « qui, à l’image du Nahar, porte les valeurs cardinales qui sont la liberté, l’unité et la tolérance ». Et le président du Sénat de souligner que « la plume de Gebran Tuéni l’a emporté sur ceux qui ont recours à la censure, à la violence, au meurtre, pour écraser toute opinion qui n’est pas la leur ». Et M. Larcher de conclure : « La puissance de la plume est plus forte que celle des armes et des bombes. »

    L’Orient-Le Jour
    07.12.2009

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