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    Le temps du patriarche

    Catégoriques, les seniors parmi nos hommes politiques le sont plus que jamais : de mémoire, jamais formation de gouvernement n’a eu si peu à voir avec la chose publique. Certes, les batailles politiciennes existent depuis toujours ; elles ont au moins l’âge de la République. Cependant, jamais l’ensemble de la caste politique n’aura été animé par le seul et vorace appétit des strapontins, comme si cela était devenu la préoccupation supérieure, l’objectif ultime de la politique. La République a finalement accouché d’un nouveau cabinet, au terme de près de cinq mois d’impitoyables démagogies, mais, en chemin, un avortement a bien eu lieu pour provoquer la naissance de cet être hybride : celui de tout sens politique public et stratégique. C’est comme si, au terme d’une bataille politique électorale dont les thèmes avaient porté sur les grandes options politiques du pays, il y avait eu un renoncement collectif, une désubstantialisation générale de la politique imposée par les uns au nom de la puissance des armes, concédée par les autres sous le label d’une impuissance essentielle face au chantage sordide du mini-État, la paix civile ou la guerre civile. Le tout doublé d’un retour féroce du communautarisme le plus abject à tous les niveaux, phénomène qui, à lui seul, est révélateur du vide qui mal étreint actuellement le champ politique.

    Cette situation postélectorale cataleptique invite évidemment certains, un peu trop hâtifs, à sauter immédiatement aux conclusions : une étape est terminée, une autre s’ouvre, et il convient « d’observer les changements en cours ». Une affirmation qui part d’abord d’un constat de neutralisation respective entre les armes et les urnes. Aucun des deux projets n’a pu en effet l’emporter sur l’autre, et, si le poids de l’opinion publique exprimée le 7 juin reste vaporeux, désorganisé, et en définitive fortement intangible, la superpuissance des armes, elle, ne tolère aucun doute sur sa capacité à répéter l’opération du 7 Mai. Il y a ensuite le rapprochement syro-saoudien, les concessions de Saad Hariri au niveau de la formation du cabinet et son prochain déplacement à Damas dans le cadre général du retour du directoire syrien au sein du giron international. Il y a en effet, pour poursuivre cette logique jusqu’au bout, de quoi inspirer un sentiment de fin de règne et l’émergence de nouvelles données, d’une nouvelle réalité que le public du 14 Mars est appelé à intérioriser.

    Cependant, cette vision, qui a vite fait d’enterrer le 14 Mars (c’en est d’ailleurs le but recherché) – sans avoir compris qu’il s’agit d’une dynamique politique, sociale et culturelle, d’une dynamique civile sui generis que les partis et les personnalités politiques choisissent librement de rejoindre ou de quitter, mais qu’ils ne peuvent en aucun cas monopoliser -, part d’un bon présupposé, mais conduit à une conclusion biaisée. Elle comporte, en raison de son attachement aux microévénements qui se produisent de jour en jour, une erreur au niveau de la vision globale. Certes, tous les jours quelque chose change. Certes, de nouvelles dynamiques sont apparues au grand jour, d’autres ont perdu de leur élan, d’autres encore ont cessé d’être ; la balance des faits quotidiens continue invariablement de donner des avantages tantôt aux uns, tantôt aux autres. Il s’agit là d’un phénomène inhérent au politique. Existe effectivement le sentiment général qu’une étape est en train de finir, que le fruit est mûr, mais nul ne possède suffisamment d’éléments pour prédire comment elle finira. Parce que tout reste plus que jamais fragile et réversible, l’« ordre » du Printemps de Beyrouth comme l’« ordre » du Hezbollah, celui de la démocratie comme celui des armes. Ce qui veut dire que cette « nouvelle étape » n’est ni tout à fait un addendum ou un post-scriptum ni tout à fait un début. De toute évidence, il convient de prendre acte des événements qui se déroulent autour de nous et d’en analyser objectivement la portée, mais sans sombrer dans l’écueil de la systématisation, des raccourcis simples et hasardeux.

    Ce n’est qu’en s’élevant au-dessus du temps réel, qu’en survolant le temps de la chronique qu’il est possible de saisir le temps historique, celui qui n’a que faire des péripéties politiciennes, des revirements tactiques et des discours démagogiques. Il s’agit du temps de l’immuabilité, sur lequel les rapports de force immédiats n’ont aucune prise. Ce n’est pas le temps de la dictature ou du totalitarisme, où tout n’est que non-odeur incolore de mort, plutôt celui d’un principe démocratique qui tente de se survivre et de s’ancrer dans le combat titanesque qui l’oppose au temps des armes et de la guerre, celui-là même qui ne tient compte que de sa propre rythmique, de son propre devenir, aux dépens de la société.

    Un temps qui est celui du patriarche maronite, Nasrallah Sfeir, pourtant accusé, une fois de plus, de venir rompre les équilibres précaires de la « nouvelle étape » ou d’ignorer « les changements survenus », en proclamant haut et fort l’impossible coexistence des armes et de la démocratie. Un temps – celui de la consécration de la convivialité islamo-chrétienne en 1989, du rétablissement de la souveraineté en 2000 et maintenant du retour du monopole de la violence légitime en 2009 – qui se situe, forcément, en dehors de la cadence de la politique traditionnelle, et qui sait, infatigable, prendre patience et faire preuve de détermination, jusqu’à arriver à ses fins.

    Michel HAJJI GEORGIOU
    L’Orient-Le Jour
    18.11.2009

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